Latouche : Bon pour la casse

Serge Latouche : Bon pour la casse. Les déraisons de l’obsolescence programmée.

Les Liens qui libèrent, octobre 2012, 140 p. 13

 

Les objets meurent-ils ?

 

Jadis, les objets nous survivaient. Aujourd’hui tout est fait pour qu’ils s’éteignent au plus vite, nous condamnant à les racheter. L’équilibre entre la vie et la mort se déplace, et le temps tout entier est à reconstruire. Car le sentiment du temps a longtemps reposé sur un partage aussi injuste qu’inflexible, qui aurait attribué aux choses autour de nous la durée intangible, et nous aurait réservé une vie précaire, toujours hasardée dans son maintien, et assurée seulement de sa fin imminente. La mort nous isolait, parmi les choses indifférentes. Comment le temps pourrait-il signifier la même chose, passer sur un même mode, pour la chose, impassible dans sa quasi éternité, et pour moi, toujours si fébrile en ma mortalité ? Mais voici que ce partage s’effrite : le temps où les choses nous survivaient n’est plus. Les choses, à leur tour, se mettent à mourir. Mais pas de mort naturelle. De savantes études prévoient et permettent l’usure, la panne, la mort de l’objet, et son lucratif remplacement. L’obsolescence programmée des marchandises nous condamne à vivre toujours plus vieux dans un monde de choses toujours renouvellées. Détiendrons-nous le monopole de la vieillesse dans la jeunesse des choses ? Ou faut-il nous réjouir de ne plus être, dans le monde, les seuls à mourir ?

Serge Latouche, dans son clair essai, montre que notre « addiction à la croissance » nous place devant une contradiction : comment produire plus, pour un même marché, sans chercher à contraindre les acheteurs à racheter de plus en plus vite les produits qu’ils ont déjà achetés ? Et comment atteindre ce but sans accélérer la péremption des marchandises, qui dès lors apparaissent comme fonctionnant toujours trop bien, et toujours trop longtemps ?

Il distingue deux formes d’obsolescence : l’obsolescence technique et l’obsolescence psychologique. La première forme consiste en une limitation délibérée, par le fabriquant, de la durée d’usage du produit. Elle a été inventée en 1924 par les fabricants d’ampoules électriques, dont le cartel se réunit pour faire passer leur durée de vie de 2550 heure 1000 heures. C’était le début d’une longue histoire aux péripéties aussi délicieuses que cyniques.

L’obsolescence psychologique regroupe l’ensemble des moyens propres à nous convaincre de cesser d’utiliser la marchandise alors même qu’elle fonctionne parfaitement. Telle est la fonction que Latouche assigne à l’immense complexe dont la mode et la publicité sont les formes les plus patentes, et cherche constamment à nous convaincre des mérites des choses les plus récentes à la seule fin de nous convaincre de considérer comme désuètes toutes ces choses acquises et en usage, dont nous pourrions encore disposer.

Le vieillissement des choses est donc un secret, un art, une industrie des plus rentables. Mais en dernière analyse, c’est bien nous que nous retrouvons comme complice, dans cette liquidation des choses.

Jean Paul Galibert

 

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