Le mot de Nietzsche: « Dieu est mort » signifie « Dieu est la mort ».

Lorsque Nietzsche écrit « Dieu est mort », cela ne peut pas vouloir dire que Dieu est mort, comme s’il avait existé, puis serait mort. Car cela, c’est exactement l’idée chrétienne : Dieu (le père) s’est incarné en Jésus (le fils), puis est réellement mort sur la croix, et enfin réellement ressuscité. Les chrétiens ont toujours insisté sur la réalité de sa mort, car sans elle, aucune résurrection n’est possible. La bonne nouvelle chrétienne n’est pas une promesse d’immortalité, mais de résurrection. Les chrétiens ont puissamment souligné ce point, la mort totale du Christ, en choisissant comme symbole de leur foi la croix, l’instrument de torture qui en est l’auteur direct. En proposant de croire en un Dieu mort, le christianisme est une religion très singulière, puisqu’elle réclame, dans un paradoxe tout à fait délibéré, la foi en la toute puissance d’un Dieu très faible, qui n’a même pas assuré sa propre protection. Puisque le christianisme est donc le premier à dire que Dieu est mort, cela ne peut pas être le sens de la phrase de Nietzsche. L’antéchrist ne peut pas dire la même chose que le Christ.

L’autre sens prétendu est que Dieu ne serait pas visé ici, mais seulement la foi que l’on plaçait en lui, et qui serait en baisse, au point d’être promise à la disparition. Mais Nietzsche a-t-il pu croire en la disparition complète de la religion ? A-t-il pu rater une occasion de s’en prendre à Dieu, pour se contenter de noter un simple déclin de la foi en lui ? Et pourquoi, au fond, sinon par une secrète complaisance envers le christianisme, ne jamais envisager le sens fort de la phrase, ne jamais voir en elle l’attaque la plus terrible et la plus directe qui ait jamais été portée contre Dieu?

Car, si nous acceptons enfin de l’écouter, il y a bien un sens radical, où l’on entend encore le rire cruel de Nietzsche : « Dieu est la mort ». Si l’on nous disait « Dieu est pouvoir », nous comprendrions que Dieu est le pouvoir, et non pas qu’il est puissant. Si l’on nous disait « Dieu est vie » nous comprendrions qu’il est la vie, et non pas qu’il est vivant. Soyons conséquent, soyons courageux : acceptons que le seul sens vraisemblable de cette phrase est bien l’identification de Dieu avec la mort. Et quoi de plus Nietzschéen, en fin de compte, que tenir Dieu pour la cruauté suprême ? Et ainsi considérer que c’est Dieu qui réclame partout et toujours le sacrifice de la vie, par petits pas quotidiens de mortification, en sorte que, jour après jour, c’est toute son existence que l’on sacrifie à Dieu, plaisir après plaisir. Les dix commandements sont un scénario d’extinction par lequel Dieu a fait plus de morts, au fond, qu’avec le déluge.

Ce n’est donc pas seulement que Dieu tue parfois, mais qu’il tend à chacun la loi qui le condamne à un lent suicide progressif qui occupera toute sa vie, jusqu’à la mort. Dieu est la mort durant votre vie. Dieu n’est pas la mort qui vous achève, mais celle qui vous éteint peu à peu, celle que vous vous infligez vous-même en vous empêchant, de mieux en mieux, de vivre.

Ajoutons que cette phrase, ainsi comprise, conserve un sens très fort, pour nous qui nous croyons libérés de Dieu, sans voir que nous l’avons simplement remplacé par d’autres dieux comme l’argent, la rentabilité, le téléphone et les marques, en bref, tout ce que j’ai nommé les chronophages. Jamais d’autres vies que les nôtres n’ont été plus sacrifiées que les nôtres à des dieux. Les chronophages prennent tout notre temps et, de ce fait, aussi tout notre argent. Heureusement, si nous voulions nous plaindre, qu’il y a depuis Nietzsche un nom pour celui qui vous prend absolument tout : c’est Dieu, conçu comme la mort elle-même.

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12 réflexions sur “Le mot de Nietzsche: « Dieu est mort » signifie « Dieu est la mort ».

    1. Mais oui: Nietzsche parle souvent de tuer Dieu, ou de le sacrifier.
      Mais pourquoi? Qu’a-t-il de si grave à lui reprocher?
      Sinon d’être une négation complète de a vie?
      Que Dieu soit la mort est précisément
      la raison de souhaiter sa mort:
      il faut tuer la mort
      pour vivre

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  1. Mon peuple a commis un double péché:
    Ils m’ont abandonné, moi qui suis une source d’eau vive, Pour se creuser des citernes, des citernes crevassées, Qui ne retiennent pas l’eau.
    Jérémie 2/13

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  2. J’ai lu votre texte avec avidité. Pour un croyant, tout ce qui touche à Dieu est passionnant.
    Sans la mort, la vie n’aurait pas la même valeur, comment quelque chose qui peut être aussi beau pourrait-il être vécu éternellement ? Chaque jour n’est-il pas lui-même une petite mort ? J’ai oublié la référence mais n’est-ce pas Edgar Poe qui imagina une nouvelle sur un homme devenu immortel et pour qui c’était devenu un véritable enfer ?
    Pour des immortels, avoir des enfants n’aurait plus du tout le même sens. D’ailleurs l’expression « donner la vie » deviendrait obsolète, la seule mort serait de ne pas exister, et on dirait donc plutôt « retirer de la mort » pour parler d’une naissance.
    Dans la relation de tout homme avec un autre, il y a ce point commun de la condition humaine qui ne peut que nous inviter à partager pour vivre intensément notre passage sur Terre.
    A l’inverse, les immortels ne passeraient-ils pas leur temps à se faire la guerre pour s’accaparer encore plus de ressources, soit empêcher de vivre les autres, qui seraient condamnés à une forme bien plus pernicieuse de mort, et ce, à perpétuité.
    Une Terre d’immortels qui en viendrait à la castration pour éviter la surpopulation, voire même pire, les mêmes causes produisant les mêmes effets, nous retournerions sûrement vers le cannibalisme dans une forme dégénérée d’évolution. Si le compromis est bien le langage du diable, alors une vie de mortel semble bien être le seul compromis de Dieu, mais encore faudrait-il être sur qu’il n’y a pas de Paradis !

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        1. Le sens explicite est sans doute, que Dieu est mort de notre fait,
          et donc que nous l’avons tué, comme c’est explicite Dans Zarathoustra
          et, par trois fois, dans Le gai savoir.
          Mais si l’on lit par exemple la fin du § 343 du Gai savoir,
          la portée philosophique de cet acte, d’ampleur historique,
          apparait comme une sorte d’immense libération, comparée à une mer
          qui retrouverait d’un coup toute l’étendue de ses possibles.
          Cet acte suppose donc un Dieu éteignoir, étranglant les possibles,
          tuant au moins l’étendue des possibles, car il exige toujours,
          par ses commandements, le sacrifice de nos possibles.
          C’est pourquoi je continue à penser que ma lecture est nécessaire,
          à la fois comme portée et comme condition du sens courant
          donné à la formule: nous avons tué Dieu.
          Car le fait de cesser de croire en un tel Dieu
          ne nous rend l’immensité de notre liberté que si Dieu en était la mort.
          Nous avons tué Dieu parce qu’il était notre mort.

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  3. La mort, c’est un monde qui ne bouge pas. Tuer Dieu, c’est vouloir ne plus avoir besoin d’évoluer et croire que ce sera mieux ainsi. Croire que l’on peut tout faire sans en payer les conséquences, c’est là tout notre monde moderne. C’est vrai que Dieu laisse tuer les possibles pour notre permettre de retrouver notre chemin vers d’autres possibles, des possibles que nous ne connaissons pas encore. Le passé ne fait que de nous dire que l’avenir nous réserve des surprises et notre pays est pourtant le champion du « c’est pas possible ». En rester aux possibles, c’est juste mortel, c’est l’ennui comme pour nos jeunes qui veulent toujours de la nouveauté. La mort, c’est de ne plus évoluer, tout le jeu de la vie est de saisir la Providence, mais c’est bien au-delà de qui peut être compris dans les chemins tous tracés d’une société que l’on passe notre temps à critiquer plutôt que d’en sortir et faire son possible.

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