Comment peut-on être un film ? un coup de génie de Hume (lettre à ma fille, 2)

Il est un vieil adage, simple et utile, et toujours en usage chez les professeurs de philosophie. C’est une formule, une citation, qui leur permet de définir d’un seul coup l’empirisme, avant de passer à un autre courant : « Rien n’est dans l’entendement qui n’ait d’abord été dans les sens ». C’est clair, c’est net, c’est précis, et en plus, la transition est toute faite, puisque cela permet la superbe réponse de Leibniz « Si ce n’est l’entendement lui-même ! ». Emballez, c’est pesé ; circulez, rien à voir. Ce genre d’automatisme nous plait  en nous dispensant une joviale clarté, et en nous dispensant de comprendre.

J’ai répété cela des décennies durant, sans jamais en déduire qu’un tel entendement ne contient que des perceptions, et donc que penser, c’est voir, ou du moins percevoir. Car si rien n’est perçu sans être image, et si tout ce que l’on pense a d’abord été perçu, toute la pensée est entièrement faite d’images. Elle est un défilé d’images. Mais pourtant, ce n’est pas un diaporama : la pensée est bel et bien le film de mes idées.

Hume a été obligé d’inventer le cinéma pour reconstituer le flot de la pensée ; car comment passer de la fixité et de la distinction des images successives à la fluidité et à la confusion, au flot continu et indistinct de ma pensée ? Avec cent cinquante ans d’avance, la solution théorique de Hume est exactement celle qui permettra le cinématographe : la vitesse !

« (les hommes) ne sont rien qu’un faisceau ou une collection de perceptions différentes qui se succèdent les unes aux autres avec une rapidité inconcevable, et qui sont dans un flux et un mouvement perpétuel (1)»

Je suis bel et bien un film, puisque mon « moi » se réduit au défilé en moi de mes perceptions, et que seule la vitesse de ce défilé leur confère l’unité que je vais pouvoir vivre comme l’identité permanente de mon moi. Non seulement je ne suis qu’un film, mais c’est un film qui me rend moi.

  • Hume, Traité de la nature humaine, Aubier, p.343-344

8 réflexions sur “Comment peut-on être un film ? un coup de génie de Hume (lettre à ma fille, 2)

  1. Je me pose la question de l’aveugle de naissance : perçoit-il des images (comme dans un film) ou des propositions purement abstraites (pourtant auditives s’il n’est pas sourd). Et pourtant, il pense !
    Hume était un réalisateur brouillon. Au box office, il n’a pas engrangé des millions d’entrées.
    Gilles Deleuze a produit quelques films-culte – dont « L’image-mouvement » – mais il était aidé par un contexte nettement plus visible.

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  2. « Dans la mesure où Hume ne put aucunement s’expliquer comment il était possible que l’entendement se trouvât contraint de penser des concepts, qui ne sont pas liés en soi dans l’entendement, pourtant comme nécessairement liés dans l’objet (de l’expérience), et parce qu’il n’eut pas l’idée que peut-être l’entendement, par ces concepts eux-mêmes, était l’auteur de l’expérience où se rencontrent ses objets, ils les dériva, contraint et forcé, de l’expérience. »
    « Hume s’abandonna entièrement au scepticisme dès lors qu’il crut voir découvert, dans ce qu’on tient si universellement pour la raison, une illusion de notre pouvoir de connaître. »
    Kant. Critique de la raison pure. Trad GF p176
    Du génie, c’est pour Kant « une exaltation de l’esprit » et la liaison à laquelle il est fait référence est cette fameuse synthèse.

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  3. Mais si « je » suis un film, mon « je » s’exprime-t-il par l’invention des images, par leur prélèvement sur le monde ou par leur mise en ordre rétrospective ? Suis-je donc scénariste, cadreuse, monteuse de mon moi ? car tout le monde sait bien, n’est-ce pas, qu’on ne fait pas un film toute seule…

    Ou plus crucial encore, si je ne suis pas l’autrice du film mais le film lui-même, ou s’il n’y a pas lieu de faire la distinction : suis-je donc documentaire ou fiction ? Suis-je un film en images réelles, directement prélevées sur le monde (encore que soigneusement cadrées, choisies, montées), ou un dessin animé, composé d’images fabriquées de toutes pièces, vaguement inspirées de mon environnement et de mes rêveries ? Et puis, je pose la question : pourquoi est-ce que la grande loterie de l’Être n’a pas fait de moi une comédie musicale ?

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