Préférez vous deux contraires ou quatre possibles?

Il n’y a jamais de lutte entre deux contraires, sinon par une erreur fatale: l’oubli des deux autres possibles. Car on peut toujours faire les deux à la fois, ou bien tout autre chose. Compter jusqu’à deux seulement, c’est la voie de la guerre. Compter jusqu’à quatre, c’est la voie de la paix, comme libération et coexistence des possibles. C’est un peu ce que Nagarjuna nommait la voie du milieu.

Contemporain de Jésus, Nagarjuna est dans le bouddhisme le fondateur du Mahayana, ou grand véhicule, qui affirme que tout le monde peut devenir Bouddha. C’est sur cette voie que le chan chinois, qui deviendra le zen japonais, effectuera un pas de plus en admettant que l’on peut devenir Bouddha, s’éveiller en un seul instant, notamment par la fulgurante compréhension d’un Koan, une de ces répliques, si brèves et paradoxales, que transmet leur tradition.

Pour dissiper le monde et le soi comme illusions, Nagarjuna utilise systématiquement le tétralemme, que l’on trouvait déjà chez Bouddha (Brahmājālasūtta, 44-50), selon lequel une chose peut être, ou ne pas être, ou être et ne pas être, ou ni être ni ne pas être. Une telle quadrature des possibles est bien plus puissante que le dualisme de la contradiction, issu d’Aristote, qui, en interdisant le tiers exclu, nous condamne à l’affrontement sans issue des contraires. Car elle admet d’avance comme possible ce qu’Aristote tient pour l’impossible.

La reprendre serait un tournant crucial dans l’histoire de ce que l’on pourrait nommer la politique de la pensée, comme Foucault parlait d’une politique du discours. Car la position de la pensée qui dénombre d’avance les possibles ressemble fort à la posture d’un propriétaire du monde, qui déciderait à sa guise de ce qui est réel ou irréel en son sein.

Lorsque l’on se décidera à considérer l’hypercapitalisme comme une ontologie, qui fait exister ou non selon la rentabilité, il faudra bien se résoudre à chercher ses sources dans l’histoire de la pensée occidentale, et l’on mesurera alors les responsabilités croisées d’Aristote, de Protagoras, et du christianisme, de toutes ces métaphysiques, fort divergentes par ailleurs, mais qui toutes supposent à leur manière que la pensée, qu’elle soit humaine ou divine, a ce pouvoir de décider de la réalité du réel. On ne saurait mieux marquer d’avance la position d’accaparement et de maîtrise a priori qui est sans doute l’origine du mercantilisme et de l’hégémonisme de l’Europe, depuis les croisades jusqu’à la colonisation, en passant par la traite.

A l’inverse, dire qu’il y a toujours quatre possibles, et non pas deux, c’est admettre le droit du réel à différer de notre propriété et donc à s’exempter de nos conflits. C’est remplacer le réel comme guerre par le réel comme jeu, c’est ouvrir la liberté à l’infini, au lieu de l’enfermer dans le choix d’un camp.

Mais c’est aussi rappeler que toujours, sous les contraires, il y a le rien que les permet. Car c’est le rien qui permet, en son sein, l’être et le non-être, mais aussi tout le reste : tout ce qui les allie, et tout ce qui les ignore. C’est établir en lieu et place du combat perpétuel, l’infinité des passages possibles.

Nagarjuna est le grand penseur de la voie du milieu. Il ne s’agit pas d’une voie tiède et consensuelle que l’on trouverait à égale distance des opinions tranchées, ou des grands principes qui s’opposent. Le milieu, c’est tout ce que les contraires s’entendent pour interdire : c’est la liberté humaine de vivre et d’inventer à sa guise, sans se rallier à l’une des grandes armées en lutte, ni obéir au grand pouvoir qui les hiérarchise, les homogénéise et les dirige vers la destruction du camp d’en face, dans le grand jeu complice de la destruction universelle.

Jamais donc s’éteindre n’a autant signifié vivre, et vivre libre. La voie du rien médian est la vie du tout possible, qui est à vivre sans frein, sans partage et sans modération. Tout, toujours, sera mieux que le néant. Sortons donc de cette maîtrise qui scinde pour tuer, gagnons le milieu qui lie et qui unit, parce que, se sachant rien, il n’exclue rien.

3 réflexions sur “Préférez vous deux contraires ou quatre possibles?

  1. Fantastique post. Merci infiniment pour cette inspiration je dirais « transcendantale » dans les enjeux de la raison – pure -, et vous me corrigerez si cette formulation est inexacte. Aristote a inventé l’hexagone logique sur ce thème du « peut être, ou ne pas être, ou être et ne pas être, ou ni être ni ne pas être ». Il a été remis au jour par Augustin Sesmat dans les années 1950 dans le même temps qu’un américain pour donner lieu il y a quelques années à une nouvelle théorie https://oppositionalgeometryblog.wordpress.com/ . A. Sesmat a été marqué par sa lecture de Octave Hamelin qui porte sur cet enjeu kantien la synthèse, véritable et unique enjeu de sa Critique selon Kant lui-même.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup pour ces références suggestives.j’aimerais en savoir plus sur cette « hexagone logique »qui n’aurait que quatre faces, et me semble bien peu présent chez Aristote. Je vais regarder Sesmat. A bientôt

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