Hyperdieu et le rien

Imaginons un dieu infatigable et particulièrement consciencieux, qui aurait créé tous les mondes possibles, leur aurait ajouté tous les mondes impossibles, mais qui aurait aussi créé tous les dieux possibles et chacun de leurs mondes, selon tous les degrés de leur réalité, possibles comme impossibles. Et qui aurait enfin créé, comme autant de mondes supplémentaires, toutes les combinaisons, possibles comme impossibles, de chacun des mondes précédents. Qu’on y songe, au bout du compte, un tel dieu aurait-il pu créer autre chose que la totalité, précisément du rien, de ce qui rassemble toutes les formes d’existence de l’inexistence ?

Nommons ce dieu un hyperdieu, et  considérons son œuvre comme une hypercréation. L’ampleur d’une telle création dépasse l’imagination, mais non la conception : on pourrait sans doute démontrer que, dans cette œuvre proprement hyperdivine, le nombre des mondes est un infini à la puissance infini. Dès qu’on y songe, un tel nombre suffit par lui-même à nous garantir la conscience professionnelle de notre hyperdieu, mais révèle du même coup l’impéritie, pour ne pas dire l’amateurisme des divers dieux connus, à commencer par Dieu. Car les dieux en vigueur, fussent-ils nantis de tout ce que leur prête la foi la plus prodigue, n’ont jamais rien créé d’autre que tel ou tel des mondes ambiants, en lui adjoignant, pour faire bonne mesure, un nombre le plus souvent misérable de mondes parallèles, souterrains ou célestes. Les plus puissants des dieux imaginés par l’homme n’ont créé qu’un nombre pitoyable de mondes. Comment l’homme a-t-il pu croire en la puissance, voire en la toute puissance de dieux si peu créateurs qu’ils s’épuisent avant d’avoir atteint un nombre de monde comparable à celui des doigts d’une main ? Taisons, par respect, le cas si net du Dieu de la Genèse, qui met presque une semaine à créer un seul monde, puis toute un journée pour surmonter sa fatigue.

Cette invitation à supposer un hyperdieu est impertinente, mais doublement conséquente : si le rien avait été créé, il n’aurait pu l’être que par quelque hyperdieu ; réciproquement, S’il y avait eu quelque hyperdieu, il n’aurait pu créer que le rien. Entendons que s’il y avait un vrai Dieu créateur, qui réalise effectivement tout ce qu’il peut, avec l’absence de limite propre à l’infinité de sa toute puissance, il aurait créé exactement le rien. En sorte que de tout cela, il faut conclure et tenir pour certain que le rien existe et Dieu non.

33 réflexions sur “Hyperdieu et le rien

    1. Vous avez raison de poser cette question car il ne peut y avoir de réduction plus insoluble (ou parcellaire) que celle de l’Etre, soit : de tous les étants qui composent l’Etre (ici décrits comme infinité des possibles et « impossibles »). Donc, les fameux mondes ne peuvent être que des systèmes (comme solaires ou galactiques) abritant des planètes. Il ne saurait s’agir d’univers complets car en ce cas, le cosmos étant tout l’Etre surgit ex nihilo jusqu’à preuve du contraire – il faudrait décliner l’Etre en « Etres », ce qui est impossible. C’est impossible car dans cette acception ils sont égaux, ces « Etres », en ce qu’ils sont chaque fois tous « de l’Etre ». Il n’y a par conséquent que de l’Etre. [Dieu] ne serait-donc pas un hyperdieu, sinon par seul possible que ne pouvant l’être, il le soit en ce sens que nul autre [Dieu] ne pourrait le supplanter. Si Dieu existait il serait le seul et unique d’un seul et unique Etre. L’ontologie ne souffre pas l’infinité de « démultiplication »ontologique, juste ontique, mais seulement l’infinitude. En soi l’Etre est in-fini (non fini) mais non pas illimité (ni en espace ni en temps), et déjà [Dieu] s’éloigne dans cet optique de la finitude non achevée de l’Etre. L’Etre s’étend vers son propre horizon : avoir été. L’événement est double : être « et » ne pas être.
      M.

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      1. … et en partant de ce que nous voyons-connaissons, de ce qui nous entoure?

        Dans la Bible, s’il y a la Genèse ou encore Proverbe 8, etc, il est parlé d’autres mondes … du « monde de Dieu » qui justement comporte la justice (l’équité), la non-violence, la paix …

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  1. Bonsoir.
    Même si (très subjectivement), je partage votre conclusion, je ne suis pour autant pas certaine que l’on peut tenir quoique ce soit pour certain… Et les croyances ont la « peau dure »… Et pour la plupart des êtres humains, il est plus facile, ou réconfortant, de choisir Dieu, plutôt que le rien.

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  2. Si Dieu n’existe pas, alors comment expliquez-vous que des gens croient, envers et contre toute logique? En dehors de l’aire européenne et nord-américaine, le fait religieux existe.

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  3. Oui. En allant plus loin dans ce même raisonnement, si il n’y a plus de guerre, ni d’inégalités hommes-femmes, beaucoup d’autres inégalités devraient ne plus exister. Les hommes ne souhaiteraient-ils pas « tomber enceinte et allaiter »?

    La personne qui trime 10h par jour dans un boulot fatiguant et répétitif pour ne presque rien gagner. Qui récolte nos « pommes de terre »? Qui décent dans les mines rechercher le cobalt de notre portable-cellulaire-natel? Nous sommes conçus pour devoir impérativement boire et manger. Soit, chacun plante ses carottes dans son jardin, les récoltes pour lui-même, soit, les fait planter et récolter à d’autres …

    Dans un autre registre, il resterait par exemple, les accidents, les maladies, imaginons que se couper le doigt avec un couteau ne fasse pas mal, ne blesse pas, tomber non plus, quelles limites auraient nos corps? Nous pourrions tomber d’une falaise et repartir sur nos 2 jambes, se crever un œil et le remettre en place ou même pas, il serait impossible à crever. Nous serions « incassables », donc dans l’impossibilité de mourir …

    Sinon, avec les mêmes facultés-limites physique, intellectuelle, de chacun, oui faire un monde « juste ». La Bible en parle souvent. C’est le but du Dieu de la Bible, la justice pour tous, que personne ne soit mis de coté … que tous aient à manger et que tous soient en santé.

    Certainement, Dieu avait créé l’homme « adulte et responsable ». Il lui avait donné une limite précise: ne pas vouloir « se faire plus grand qu’il ne l’était ».

    Or nous avons tous intrinsèquement en nous, une soif énorme de justice (d’égalité, etc), quoique …. et avec, mais avec, une aussi grande soif (que parfois nous dissimulons bien) de puissance, le besoin d’être admirer, aduler, ou de posséder, d’être au dessus des autres … dès que nous « classifions » les personnes, peu importe la classification, (riche, pauvre, érudit, non-érudit, diplômé, intelligent, de droite, de gauche, juste, injuste, avide de puissance (de reconnaissance), humble et bon, etc, etc) nous nous positionnons nous-mêmes comme « différents » et bien souvent comme MIEUX que d’autres … mais moins-bien que d’autres, ou avec de moins bonnes circonstances …

    Nous au moins, nous ne souhaitons pas de guerre pas comme « ces autres » qui l’organisent et la souhaitent, etc …

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  4. Merci pour votre billet qui m’a donné l’occasion de penser à ces questions et tenter d’y répondre, mais sur ma page, pour ne pas interférer avec la vôtre. Amicalement E.

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  5. Oui combien dérisoires, les Dieux imaginés par l’homme et enfantés par les jeux de l’esprit ! Mais combien il rend heureux, le Dieu qui s’est révélé aux hommes, le Dieu qui les surprend sans cesse par l’infini de son Amour, le Dieu qui par Sa grâce les fait participer à la joie de Sa vie divine, dès l’ici, si leur âme L’accueille par libre choix, ouvrant ainsi un chemin de Vie ! Le cœur de l’homme est si grand quand l’emplit la joie de Dieu ! L’infini existe, il ne tient qu’à nous de l’accueillir, notre joie en est le pur signe !

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  6. J’imagine un pari de Pascal à l’envers (une pièce de monnaie a bien deux faces !) : si le rien existe, j’en fais partie et alors je suis ramené à de plus modestes proportions ; si le rien n’existe pas, je suis dans la tourmente permanente de l’être et de ses accidents, alors la vie est un long chemin de croix…
    En pariant sur le rien, cela nous évite des dérives religieuses (et la « radicalisation » qu’elles entraînent, dit-on)… et toute déception concernant un « trop-plein » d’infini.

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    1. Il y a une troisième face sur la pièce et c’est la plus importante: la tranche. Elle permet d’accéder aux deux côtés opposés.

      Si une pensée religieuse devait être une dérive, ce serait forcément par rapport à une autre façon de penser qui serait également dogmatique , mystique et dominante. Le marxisme est bien une religion. La gnose aussi.

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  7. Comment pourrait-il y avoir trop plein d’infini ? En nous, l’infini de Dieu est sommet de vie et d’existence, bonheur parfait de l’Amour pur. De même que l’Eternité est sommet du pur instant, plénitude d’être où l’on échappe aux carcans du temps.

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  8. En tout cas, l’homme a réussi à créer la dette infinie , la redevance éternelle et la monnaie du rien (en dessous de zéro)…^^
    Le dollar est presque un hyperdieu qui a besoins qu’on croit en lui pour continuer à exister.

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      1. La bonne nouvelle, c’est que le gros monstre est en train de se dévorer lui même. J’attends son agonie avec impatience.^^
        Ca me fait plaisir de voir que vous êtes toujours autant en forme.

        Vous pouvez vous vantez d’avoir fait accoucher mon côté taquin et mon sens critique au lycée de Chantilly.
        Le sens critique n’est pas à la mode en ce moment. La mode c’est Cyrril Hanouna et les pokemons.lol
        Et c’est justement ça qui me pousse à croire qu’on se rapproche du vrai.

        J’étais votre élève en 1998 et je me suis décidé à vous faire un petit coucou.
        Je n’ai pas encore lu « suicide et sacrifice » mais je vais m’y pencher très prochainement.

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  9. Le livre de Max Tegmark « Notre univers mathématique » montre ô combien à quel point votre imagination de mondes possibles en nombre infini (d’un infini de la puissance du continu et bien sûr pas d’un infini dénombrable) est bien fondée quand on prend en considération l’évolution de la physique et de la cosmologie contemporaines, et de ce point de vue en effet, le Dieu des religieux est assez ridicule, quant à l’hyperdieu, c’est une vue de l’esprit bien sûr, une manière de dénommer le Tout… qui n’existe pas (en mathématiques, l’ensemble de tous les ensembles n’existe pas, c’est un signifiant vide), gloire au Multiple! (et non à l’Un).

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    1. Merci de ces confirmations.
      Juste un doute, cependant sur ce tout qui n’existerait pas,
      alors qu’il pourrait n’être rien d’autre que son contenu, lui très réel.
      on a au fond le choix:
      ou bien les mathématiques sont cet endroit paisible
      où l’impossible, par définition, n’existe pas;
      ou bien on modifie les définitions,
      et l’on avance.
      Vers où avancerions-nous, sans l’impossible?

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