Faut-il risquer sa vie ou la rythmer ?

Tout le temps du pompier est dans l’alliance de l’attente et du danger. L’alerte qui retentit, tout à coup dans sa stridence, mute le temps. La lourde nappe de temps immobile, de ce temps mort que l’on tue en fumant, se résorbe. Le stress d’un coup enchaîne, automatiques, les gestes de la haute vitesse. Et c’est course dans la ville. Il y a toujours un trajet pour passer du lieu trop mort, où l’on ne risque rien, au lieu trop vif où l’on risquera tout.

Sans doute le pompier a-t-il choisi de vivre dans le hiatus le plus extrême les deux tons de notre condition, l’incompatible besoin que nous avons de la routine et de l’évènement, sans pouvoir supporter ni l’un ni l’autre. Heureusement que nous avons le mouvement pour nous reposer du repos.

Et c’est cela, musique : l’art de rythmer sa vie. Qu’importe au fond que nous soyons compositeurs de l’existence ou joueurs débutants : chacun doit bien improviser. Il faut tout trouver et changer : l’orchestre et la partition, la mélodie et le tempo. Il faut parfois jouer tous ensemble et parfois tout plonger dans le plus grand silence. Rien de plus personnel n’est aussi universel, car chacun sent bien, comme en face du pompier, qu’il y va de la possibilité même de son existence.

9 réflexions sur “Faut-il risquer sa vie ou la rythmer ?

    1. Durant la guerre du golfe, lors d’une alerte
      pour un de ces missiles dont nul ne savait s’ils seraient seulement classiques,
      tout le public d’un concert a mis ses masques à gaz.
      mais l’orchestre entier a joué sans masque,
      par solidarité avec les violons,
      qui ne pouvaient le mettre.

      Le musicien aussi, connait le prix.

      Et pas seulement lorsque,
      tout à coup, il risque sa vie.
      Il connait le prix de cette vie unique
      qu’il voue pour une si grande part, à la musique.

      Par nos choix, nous risquons tous notre vie.

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  1. Ce que vous décrivez est une courbe de Gauss, laquelle s’applique, en effet, au métier que vous évoquez. Dans votre précédent commentaire, vous citez par ailleurs une autre situation d’exception : la guerre. Les deux exemples se rejoignent en ce qu’ils sortent de l’ordinaire et sont marqués par d’intenses fluctuations d’intensité.

    Le stress, que vous nommez comme tel, n’est autre, dans les situations ordinaires, que la mainmise par quelques-uns d’un pouvoir autrefois dévolu intégralement à la nature. L’homme a voulu domestiquer la nature afin de diminuer le stress qu’elle générait pour lui. Une fois qu’il y est plus ou moins parvenu, il s’est approprié ce stress pour lui-même afin de soumettre ses semblables. Stress est harcèlement.

    Il n’est plus une seule fonction professionnelle, de nos jours, pour laquelle la résistance au stress ne soit pas un prérequis mis clairement en évidence parmi les priorités, dans les diverses offres d’emploi. Le plus souvent, ce stress est factice et n’a pour but que d’imposer à l’individu dit actif la logique de productivité débridée qui persiste, contre toute sagesse, à rythmer nos sociétés : la logique de profit immédiat concentré. Ironiquement, cette logique fait donc de l’actif un passif, qui se soumet à l’ordre des choses.

    Dans de multiples articles, dont l’un très récent, vous avez écrit qu’il ne nous reste plus, comme adjuvant d’existence, que l’espace. C’écrivant, pouvez-vous appeler chacun à rythmer sa vie ? Le temps ne serait-il donc plus cause perdue ?

    A la courbe de Gauss, toute de pics et de désenchantements extrêmes dont la succession apparaît paradoxalement, à la considérer dans sa totalité, routinière elle aussi, une plus grandes constance n’est-elle pas préférable, dans une perspective humaniste ? A quoi sert-il de courir si la course est truquée ? Et qui sert-on en courant ?

    Il est une chose qu’en la domestiquant, nous semblons tous avoir oubliée : la nature, en dépit de ses périodes d’agitation, s’inscrit dans la durée. Sans doute est-ce là ce qui permettra à l’homme, éphémère, de renouer avec elle, et ainsi, malgré la contradiction apparente, de regagner à la fois en humilité et en humanité, laissant derrière lui les sornettes formatées du ‘coaching’ en ‘time management’, très en vogue chez les moyens bourgeois : plus il y a d’hommes sur terre, mois il incombe à chaque homme de faire, et moins l’homme a à faire, mieux il le fera. N’est-ce pas là ce que devrait nous dicter la raison ?

    Comble du paradoxe : c’est, outre la pensée, un certain type d’expérience instantanée qui peut amener l’homme à percevoir la permanence.: une partition, un son éthéré inattendu, une fusion des corps, une expérience psychédélique. Le fameux ‘carpe diem’ était trop imprécis que pour relever une telle subtilité, de sorte que l’instantanéité haletante des échanges boursiers, qui donne désormais le ‘la’ du rythme ambiant, équipollant théoriquement la sérénité du temps présent inspirée par le temps arrêté dans sa longueur, a fini par supplanter celle-ci, pour un temps : « slave to the rhythm », chantait une certaine Grace…

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    1. Merci pour ce texte.
      Le temps, c’est ce qu’on nous prend, et l’espace ce qu’on nous laisse.
      Mais on peut aussi reprendre le temps, être le temps.
      Je crois bien plus à une prise du temps qu’à une prise du pouvoir,
      parce que l’espace n’est à personne, alors que le temps est à nous, parce que le temps c’est nous.
      MAis je me rends compte grâce à vous que je joue trop sur le mot temps

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      1. Quelques heures après l’avoir écrit, je suis tombé sur un documentaire d’Arte intitulé « L’urgence de ralentir », qui m’a rassuré quant au fait que je suis loin d’être le seul à être préoccupé par le temps long. En annexe audit docu, cette courte interview de votre « confrère » Bernard Stiegler, qui formule la problématique autrement : pour lui, il ne s’agit pas tant de ralentir que de parvenir de nouveau à se projeter…

        Comme mon commentaire l’indiquait, je ne pense pas, quant à moi, qu’il y ait contradiction fondamentale entre ces deux nécessités : ralentir la marche sociale me semble la condition du recul qui permettra de se projeter sereinement.

        Mais je le rejoins sans réserve lorsqu’il affirme – la bêtise systémique fondée sur la sanctification par le marketing de l’instinct pulsionnel (donc immédiat) est un sujet qu’il développe depuis longtemps – que ce que cherche à empêcher le système, c’est précisément cette capacité de l’homme de se projeter. Pour ce faire, il lui faut segmenter le temps le plus possible.

        Prendre le temps, c’est donc prendre le pouvoir…

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  2. De nada…

    Je reviens sur la seconde facette de votre présupposé : « l’espace, [c’est] ce qu’on nous laisse ».

    Plusieurs exemples tendent à l’infirmer. Ainsi de ces campements protestataires, de la place Taksim aux squares new-yorkais en passant par les places de Madrid, balayés sans ménagement par les pouvoirs « publics » respectifs.

    Ainsi aussi, il y a quelques jours à peine, de ce camp de migrants « nettoyé » par la « police nationale » :

    Comment conciliez-vous ces événements, ces tendances, et votre affirmation ?

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