J’ai eu tort

(A Chloé, suite)

Il est aisé de se moquer, par exemple de la mode des selfies. Trop, sans doute. Le mépris, là comme ailleurs, a toujours tort. Pourquoi n’y ai-je pas vu une forme nouvelle d’art populaire, avec ses règles, ses rites et son humour ? Pourquoi ai-je pris pour de l’angoisse la certitude de soi ? Pourquoi reprocher au selfie un égoïsme, alors que l’on admire par ailleurs la certitude du cogito? Moi qui ai relu le cogito comme décision d’exister, pourquoi n’ai-je pas su discerner dans le selfie la victoire de Descartes, une sorte de cogito enfin rendu populaire, universel et plaisant ? Moi qui ai montré de livre en livre comment l’hypercapitalisme confinait chacun dans telle ou telle forme d’inexistence, comment n’ai-je pas vu dans le selfie le plus courant et le plus plaisant des pieds de nez : voici la preuve que j’existe, en déjouant tous les plans et toutes les pressions qui me poussent au sacrifice ou à l’effacement? L’existence de soi étant plus que jamais un sport de combat, le selfie est un des gestes par lesquels on résiste en riant.

18 réflexions sur “J’ai eu tort

  1. La lecture de cette deuxième méditation sur le selfie me réjouit. Se méfier des modes ne suffit certes pas à surmonter la difficulté d’exister. Mais votre première méditation, qui invoquait curieusement Dieu, n’était pas si méprisante : le selfie est-il toujours un pied de nez ? L’autoportrait photographique me paraît potentiellement plus intéressant lorsque l’optique est dirigée vers l’ailleurs.
    (#rire_en_philosophant)

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  2. Bonsoir cher Jean-Paul, votre nouvelle réflexion m’a fort interpellé. Il se trouve qu’elle fait écho à quelques pistes d’analyse que je lis en ce moment pour alimenter ma réflexion sur la communication et « l’existence » numériques.

    « Le selfie donne donc un visage au nous »

    Modestement je partage avec vous, si vous le permettez, un article intéressant d’une enseignante-chercheuse dans le domaine : Louise Merzeau.
    « De la face au profil : l’aventure numérique des visages » :
    http://www.inaglobal.fr/numerique/article/de-la-face-au-profil-l-aventure-numerique-des-visages-8118

    Et je ne fais que citer :
    « Faut-il voir dans cette nouvelle technique du nous une réponse à la difficulté que rencontre le collectif post-mass-media pour s’apparaître ? Certes, le selfie ne peut tenir lieu d’image du collectif au sens politique du terme, mais il en indique néanmoins peut-être le chemin. »

    Et, au delà de la pertinence de votre mea culpa, pour ce qui est de l’ordre de la pensée, vous avez raison lorsque vous écrivez avec justesse : « le mépris, là comme ailleurs, a toujours tort. ».

    Bien à vous,
    au plaisir de toujours vous lire.

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  3. Etre en mesure de reconnaître que l’on a eu tort, non par sotte autoflagellation misérabiliste, ni parce que d’autres, convaincus par le nombre mimétique, l’intériorisation de logiciels sociaux, ou les deux, d’avoir raison, sans même s’efforcer de comprendre, mais par intime conviction raisonnée, n’est-ce pas là le premier jalon vers l’âge adulte, celui par lequel l’on renonce à la toute-puissance, celui que tant de gens dits de pouvoir, englués dans des rapports de force puérils, sont incapables de poser ?

    Le mépris a toujours tort, dites-vous, mais que lui opposer dans un rapport de forces inégal qui se revendique comme tel et tient ses protagonistes entre eux, rendant l’indifférence insuffisante ? Christique serait l’attitude de l’innocent qui, au mépris continu de ses geôliers, opposerait non la pareille, mais la compréhension supérieure des rôles et des parcours de chacun dans la pièce, que seul autorise un point de vue démiurgique, et jamais je n’aurais pensé la trouver sous votre plume : Socrate, après tout s’était virulemment rebellé…

    Toutefois, je n’avais pas décelé de mépris particulier dans votre article précédent, uniquement de la malice qui feignait de le prendre de haut. Celui-ci, c’est un complet mouvement de balancier qu’il me semble suggérer, joignant, s’il n’était son titre, qui impose une succession et rend malaisée une juxtaposition équivalente, sa face constructive à son opposé pour forger une improbable médaille.

    Lorsque Warhol prétendit que l’art est partout, fallait-il prendre son constat au pied de la lettre ou le considérer plutôt comme une exhortation à un changement de perspective, à la vue de ces canettes de soupes juxtaposées comme autant de cerveaux en bouillie empaquetés dans des contenants hermétiques unifiés uniquement par la marque qui y est apposée, et dont seules de légères variantes d’aspect assurent la diversité ?

    Rites et règles étouffent si elles confinent à l’identique. Or, c’est bien d’identique qu’il est question en matière de selfies : ceux qui s’y adonnent se conforment, au premier degré cette fois, à une attente prédéterminée plutôt que de faire leur le cadre. L’on ne pourra donc, à mon sens, parler d’art, fût-il populaire, que lorsque lesdits artistes y auront laissé leur marque… propre !

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  4. Je complète par quelques questions…

    En dépit de leur scénario univoque, les selfies me semblent, à un certain degré, personnels et signés, à défaut d’être singuliers. C’est, en quelque sorte, leur marque de fabrique. A contrario de votre question, ce qui, relevant d’une représentation, est personnel et signé doit-il être interprété comme de l’art ?

    Une fourmilière est-elle, à votre estime, une œuvre d’art ?

    Quelque chose distingue-t-il, pour vous, un courant artistique d’une simple mode ou d’une manie collective, en l’occurrence déclinée individuellement ?

    Considérez-vous que la systématisation, robotique notamment, participe de l’art ?

    Selon vous, l’art est-il nécessairement le fait d’êtres humains ?

    Si, tout en n’étant pas destiné à servir, l’art aboutit à enrichir la diversité, ce qui accroît l’identique relève-t-il également de l’art, de votre point de vue ?

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  5. Beaucoup de matière à réflexion dans ces quelques lignes échangées !

    Il n’y a effectivement pas contradiction évidente entre les deux articles, sinon dans ce que leurs titres respectifs suggèrent. Mais cet apparent revirement m’invite, du coup, à poser la question, un peu malicieusement : quand Dieu fit la photographie.. que fit l’homme, au juste ? (du cinéma ! du cinéma !)

    Quant au selfie, l’angoisse et l’affirmation de soi ne relèvent-elles pas d’un seul et même mouvement ? Ne puisent-elles pas leur eau à la même source, et ne font-elles pas en dernière instance tourner le même moulin ?

    Lorsqu’une adolescente publie une photo d’elle sur les réseaux sociaux, elle fait preuve, dira-t-on, d’un narcissisme douteux ; au mieux, elle exprime maladroitement son besoin d’être aimée ; au pire, elle reproduit inconsciemment des schémas imposés par sa classe sociale et/ou sa génération, incapable qu’elle est d’exercer son esprit critique. Diagnostic : angoisse. Lorsque c’est une femme qui a subi une mastectomie qui fait le même geste, elle affirme son droit à aimer son propre corps, à échapper au diktat de la beauté des magasines, elle viole un tabou : son selfie est un acte militant. Diagnostic : affirmation de soi.
    On pourra argumenter, expliquer, justifier – effectivement, le geste ne revêt vraisemblablement pas la même importance pour chacune des deux femmes ; encore faut-il interroger, plus encore que ce que leur geste signifie et révèle d’elles, ce que notre geste, ici, signifie et révèle de nous-mêmes. Concrètement, que faisons-nous ? Nous distinguons deux corps ; l’un a le droit de s’exposer, l’autre devrait avoir honte d’en avoir simplement l’envie. Le renversement voulant que l’on accepte plus facilement la représentation du corps déformé que celle du corps sain ne doit pas nous aveugler : il y a progrès, sans doute, mais il n’y a pas moins violence.
    Et n’est pas tout : en distinguant ces deux images, nous ne traçons pas seulement une ligne entre deux individus, nous séparons ceux qui font, qui font vraiment, qui ont les bonnes raisons de faire, de ceux qui ne devraient pas faire, qui font mal, qui font pour les mauvaises raisons, ou pire – qui font semblant. Et que dit-il, ce geste de démarcation, sinon que la démocratisation des moyens technologiques ne s’est pas accompagnée d’une démocratisation de la légitimité à s’en servir ? que ne fait pas des images qui veut ? qu’ « on ne s’improvise pas artiste », que « tout s’apprend », et qu’après tout « il faut savoir rester à sa place »?
    Zut, à la fin ! Poètes, vos papiers !

    De là, on entrevoit une réponse à la dernière question, concernant la nécessité pour l’art d’être individuel, signé, d’exprimer une individualité propre : on lit que le selfie populaire est une répétition de l’identique, et que les « artistes », eux, quand ils se saisissent de l’appareil photo, brisent les règles, font exploser les cadres, contournent les contraintes imposées, révolutionnent les pratiques instituées – bref, qu’ils font de l’art. On pourrait, pour répondre, discuter de l’évolution de la définition de l’art au cours des siècles, expliquer que le poids donné à l’originalité ou à l’individualité de l’œuvre est somme toute une invention de la modernité ; mais pourquoi ne pas faire plutôt une expérience toute simple ?
    Elle consiste en trois étapes:
    – trouver un artiste qui fait des selfies (c’est facile à reconnaître : chez lui, ça s’appelle des « autoportraits ») – observer la façon dont il déjoue les règles du selfie (mettons, à titre d’exemple, qu’il mette l’appareil en abyme grâce à un jeu de miroirs, montrant ainsi la conscience qu’il a de son geste et de sa portée symbolique)
    – utiliser le fantastique moteur de recherche Websta.me et taper un mot-clé susceptible de mener à des images similaires. Voilà : 2819 images identifiées comme #metaselfies. On peut regarder les images : ça joue avec le cadre, ça met en abyme, ça identifie le smartphone comme sujet de la photo, bref, ça fait de l’art… non ? ou faut-il revoir notre définition ?

    Pour jeter un œil à l’état de la recherche sur le sujet (en anglais) :
    https://fr.scribd.com/doc/167602342/Selfies-and-the-Search-for-Recognition-See-for-your-Selfie
    https://www.academia.edu/8991582/Making_Selfies_Making_Self_digital_subjectivities_in_the_selfie
    https://www.academia.edu/8735723/The_Allure_of_the_Selfie
    http://www.palgrave.com/page/detail/seeing-ourselves-through-technology-jill-walker-rettberg/?K=9781137476647

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    1. C’est vrai:
      C’est fascinant de voir si souvent
      les interprétations les plus opposées
      être également possibles, voire également vraies.
      Et plus fascinant encore,
      de voir si souvent les choses
      échapper, l’air de rien, à leur définition.
      Sans doute est-ce de la malice, même si on ne sait pas toujours qui l’opère…

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  6. @ C : zut innedid, peuchère : renverser ainsi le mot de Ferré, quel sacrilège !

    Plus sérieusement, j’ai l’impression que votre indignation répond davantage à vos propres interrogations qu’à mon commentaire. En effet,

    1/ personne ici, que je sache, n’a contesté la légitimité de chacun de se servir des outils techniques à des fins artistiques;

    2/ de même, personne ici ne me semble avoir contesté qu’il y a en chacun un potentiel artistique. En ce qui me concerne, par exemple, je souscris pleinement à l’approche CoBrA;

    3/ je suis catégoriquement opposé à l’institution d’une police de l’art, dont l’ignorance et les jugements à l’emporte-pièce seraient forcément les mamelles. A titre d’illustrations, j’ai consacré de longs commentaires à la défense, par exemples, du « sapin gonflable vert fluo » place Vendôme, ou encore d’ « Exhibit B »;

    Ce contre quoi je m’insurge dans votre réaction, c’est que vous ravaliez au rang de chose ceux qui pensent les gestes qu’ils poseront et les mises en scène qui les accompagneront, tandis que vous paraissez voler au secours de ceux, le pape par exemple, qui sont simplement conditionnés par le besoin d’être « in » et d’être reconnus comme tels. Qu’importe que les résultats obtenus par les premiers, dès lors qu’ils ne sont pas eux-mêmes duplication mimétique, soient susceptibles de se rapprocher : ils indiquent une prise de recul singulière ainsi qu’un souci d’enrichissement, et peuvent susciter l’émulation.

    Je conçois que l’art puisse être le fait de ce qui, faute de mieux, pourrait être nommé hasard, en d’autres termes qu’il n’est pas nécessairement le fruit d’une volonté ou d’une pensée individuelle qui l’a précédé. Cependant, faire art de toute manifestation collective, de toute mode passagère, au nom d’une démocratisation mal comprise qui n’est que nivellement, ne pourrait mener l’art qu’au néant, et telle ne peut être, selon moi, sa destinée, ni d’un point de vue humaniste individuel, ni dans une perspective politique ou philosophique.

    Que l’art se soit fait abstraction, je le salue. Que la démarche puisse y avoir pris une place prépondérante suscite mon intérêt. Que, dans une certaine mesure, le regard du spectateur y soit aussi présent que le dessein de l’auteur, si dessein il y a, ne peut que l’augmenter. Que tout soit art, et donc que l’art ne soit rien, je ne peux y souscrire…

    En dépit de tout ce qui précède, allez-y donc : appelez-moi vieux jeu…
    ____________
    @ JPG :

    – Passant A : pourriez-vous me donner l’heure ?
    – Promeneur B : oui !

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  7. « Sans doute est-ce de la malice, même si on ne sait pas toujours qui l’opère… »

    La malice, si elle est d’origine humaine et ne s’affiche pas, n’est-elle pas qu’une déclinaison sournoise de l’ego ?…

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  8. @YB Mon commentaire ne prétendait pas prendre le vôtre pour cible ! Loin de moi l’intention de juger de votre engagement en faveur de l’art en général ou d’Exhibit B en particulier – qui me semble de toute façon relever d’une toute autre question.

    Léo Ferré, j’en suis certaine, ou qu’il soit, ne m’en veut pas. Quant au pape, ciel (si j’ose dire) ! Je me demande bien où il peut s’être caché dans mon texte, le coquin, mais soyez sûr que ce n’est pas moi qui ai voulu l’y mettre.

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  9. Il n’en demeure pas moins que votre commentaire porte l’empreinte d’un certain courroux, et je n’ose imaginer que JPG fût de celui-ci l’objet. Mais qui alors ?…

    En ce qui concerne Ferré, non seulement vous détournez son propos, mais voici, à présent, que vous vous appropriez ses sentiments et opinions posthumes. Ironie de 1er avril, sans doute…

    « […] en distinguant ces deux images, nous ne traçons pas seulement une ligne entre deux individus, nous séparons ceux qui font, qui font vraiment, qui ont les bonnes raisons de faire, de ceux qui ne devraient pas faire, qui font mal, qui font pour les mauvaises raisons, ou pire – qui font semblant. Et que dit-il, ce geste de démarcation, sinon que la démocratisation des moyens technologiques ne s’est pas accompagnée d’une démocratisation de la légitimité à s’en servir ? que ne fait pas des images qui veut ? qu’ « on ne s’improvise pas artiste », que « tout s’apprend », et qu’après tout « il faut savoir rester à sa place »?
    Zut, à la fin ! [Pape], vos papiers ! » …

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      1. C’est que vous avez mal lu, tant quant au courroux que quant au détournement… Peut-être le premier était-il feint (« zut à la fin ! »); le second, en tout cas, était idiot.

        Par ailleurs, la paix, si elle fait fi de la contradiction, ne peut être que factice.

        Ce n’est qu’en surmontant la seconde que l’on peut espérer bâtir, ni en l’ignorant, ni en la craignant.

        Et si d’aventure deux êtres en ce blog étaient appelés à se laisser indifférents, ce ne serait pas la fin du monde : Chloé n’a pas vocation à plaire à tout le monde. Moi non plus, tant s’en faut !

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