Le rire du philosophe: l’exemple de Politzer

L’histoire commence un petit matin, au mont valérien. La gestapo a fait son travail. Le peloton d’exécution commence à s’aligner. En face, Georges Politzer, le philosophe, le résistant. Je l’imagine très fier, Politzer, rayonnant de lumière. Parce que Politzer avait choisi, non seulement de résister, mais aussi de mourir. Politzer est mort parce qu’il a éclaté de rire. Notre histoire débute quelques années plus tôt. Politzer est un jeune professeur de philosophie. Dès la fin de ses études, il attaque Bergson, dont la pensée était alors très en vogue, dans un pamphlet remarqué. Mais il est jeune, il est brillant, il est communiste, il a le souci d’agir. Après ses cours, il enseigne à l’université ouvrière. Il diffère ses projets de livres pour écrire à lui tout seul une revue de psychologie concrète où il est un des premiers en France à accepter et méditer la psychanalyse. Il est un des premiers en France à s’opposer au nazisme en général, et à Heidegger en particulier. C’est par exemple lui qui décidera le parti communiste à s’opposer à ce que Heidegger représente l’Allemagne au congrès Descartes de 1937. Politzer est un des résistants de la première heure. Au moment où le parti communiste hésitait, voire cherchait un compromis, Politzer inventait avec Solomon la structure mathématique de la résistance : personne ne connait plus de trois personnes : chacun a un chef et deus subordonnés. Il a rédigé et distribué le premier tract de la résistance, qui appelait à défendre Paris face à l’envahisseur. Par la suite, Politzer rédige un pamphlet philosophique contre Rosemberg, l’idéologue qui avait été chargé par Hitler de rallier à sa cause les intellectuels français. Un pamphlet brillant et impitoyable dont Rosenberg sortait laminé. Ce pamphlet reproduit la nuit avec les moyens du bord, avait circulé et fait du bruit, jusque dans les bureaux de la gestapo. Il faut savoir tout cela pour comprendre le rire de Politzer. Parce qu’évidemment Politzer a été arrêté. Chacun d’eux savait bien n’avoir que quelques mois à vivre. Mais Politzer avait été repéré comme un excellent pamphlétaire. Alors un officier de la gestapo est venu lui faire une proposition : « évidemment, nous ne pouvons pas vous libérer. Mais vous pouvez avoir la vie sauve, et même le luxe. Une vie de palace. A une condition : vous écrivez de la propagande pour nous. » Politzer n’a pas hésité. Il n’a pas réfléchi. Il est parti d’un immense éclat de rire. Le lendemain, il était fusillé. La première question qu’il nous pose, bien sûr, c’est qu’aurions-nous fait à sa place ? Quel aurait été notre choix ? Mais ce n’est pas forcément la plus importante. Car Politzer a pu rire aussitôt parce que ce n’était pas un choix. Politzer avait choisi bien avant, en choisissant pour sa vie une route toute droite dont il n’a pas dévié. La question est plutôt quelle route avons-nous choisi ? Mérite-t-elle d’être poursuivie quelles qu’en soient les conséquences pour nous ? Politzer a obtenu juste après le droit de voir sa femme une dernière fois. Elle était enfermée dans la même prison. Il lui a dit, je cite, sa JOIE de mourir pour la France. Il faut imaginer Politzer heureux.

7 réflexions sur “Le rire du philosophe: l’exemple de Politzer

  1. Superbe post qui me laisse sans voix. Ou presque. Quelle route avons-nous choisi, oui : LA question. « Connaître la Voie, c’est savoir où aller et comment y aller  » (Tseng-tseu). Mais aussi la question du courage évoquée ici : faut-il encore parler de courage lorsqu’on ne peut pas faire autrement que d’agir comme l’on doit agir en conformité totale avec ce qui essentiel pour soi ? Quel qu’en soit le prix, fut-ce celui de sa propre vie. Cela me renvoie à Giordano Bruno et son choix du bûcher de l’inquisition plutôt que la rétraction. Et ceci étant dit, cela n’enlève en rien pour moi l’immense admiration pour ces résistants de la pensée et leur courage extraordinaire. Car oui, malgré le rire spontané, il a forcément fallu une solide dose de courage pour affronter la mort et la souffrance dans les geôles du nazi. Merci pour ce beau post que je reblogue sans plus tarder…

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  2. On nous demande à chaque instant d’oser. Par moment l’absence et le silence est la seule production noble. Ne rien trahir de soi est impossible. L’expression de soi, ici son rire, ne se ravale pas. Il n’a dû rien regretter d’un accident médiatisé en incident politique. Où est l’humain ? Partout. Son humanisme ? Qui le sait, peut-être aux objets trouvés.

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