Peut-on dépasser l’argent? Le donneur de marchandises

 

Aucune loi n’interdit de donner. On a donc le droit de donner une marchandise à qui l’on veut, y compris celui qui en vend. Même si la votre est usagée, et les siennes toutes neuves : il n’y a que l’intention qui compte.

Or j’ai toujours eu ce sentiment qu’il manquait quelque chose dans tous les étals du monde, dans toutes les devantures des magasins les mieux achalandés : exactement mes propres affaires. Prenez par exemple un magasin de chaussures. Bien sûr, il y en a de toutes tailles, de toutes couleurs, de tous modèles. En soldes, ou au prix fort. Certaines qui viennent d’arriver, et d’autres qui baillent en attendant désespérément leur improbable acheteur. Mais parmi toutes ces chaussures, aucune n’a ma propre odeur. Aucune n’a pris exactement la forme de mon pied par un lent, patient et irremplaçable usage. Aucune ne porte dans les tries de ses semelles les résidus qui correspondent exactement aux diverses matières caractéristiques de mes itinéraires personnels, à nul autre pareils. En un mot : mes objets étaient absents de tous les magasins.

Une réaction s’imposait. Je fus à la hauteur de la tâche. Il faut savoir guetter le bon moment pour déposer sans être vu l’une de ses vieilles chaussures dans les rayons du magasin. Parfois, je reste, incognito, jusqu’à ce que le marchand remarque l’objet. Sa surprise est ma meilleure récompense. J’ai même eu parfois le plaisir qu’un client cherche à acheter ma chaussure au marchand étonné.

Il est inutile de déposer une pomme de plus dans un étal de pommes. Par contre il est fascinant de placer un vieux pantalon sur un portant, au milieu des pantalons identiques et rectilignes. Lui seul est vieux, lui seul est vivant. Je ne me débarrasse pas de mes déchets. Je dépose amoureusement des objets qui ont une âme dans une foule d’objets identiques, et encore dépourvus d’existence individuelle.

La seule chose que je me sois toujours interdit, c’est de reprendre une de mes marchandises. Donner, c’est donner. Reprendre, c’est voler.

8 réflexions sur “Peut-on dépasser l’argent? Le donneur de marchandises

  1. Est-ce que ce qui donne de la valeur à un objet, au-delà de son utilité, ne sont pas les conditions de sa rencontre et l’histoire – la micro-mythologie – que l’on en fait ?

    J'aime

  2. C’est pas souvent qu’on voit ce genre d’histoire ! Je n’ai pas pu m’empêcher de sourire en lisant ce texte.
    La pensée est profonde pour un sujet si commun, c’est ce qui rend l’histoire profonde elle aussi !

    J'aime

  3. Cela me fait penser au système d’échange SEL (Système d’Echange Local) qui existe à Saillans, village de la vallée de la Drôme qui a inventé aussi la Mairie collégiale et participative. Article très intéressant. Michel

    J'aime

votre réponse:

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s