L’ère des chronophages

15 aout (110)

Sous ce titre, Jérôme Lebrun vient de me faire l’amitié de publier dans InRevue une lecture précise et questionnante de mon petit livre sur les chronophages, dont voici le début:

« Cet essai récemment paru (février 2014) nous donne une lecture originale de l’économie contemporaine, du point de vue du temps humain. Il ne s’agit pas d’un traité d’économie mais d’un livre de philosophie, écrit par un philosophe c’est-à-dire quelqu’un qui invente sa propre pensée. Autrement dit, ce n’est ni un catalogue de doctrines ni un programme politique mais une tentative de compréhension de ce qui nous arrive politiquement. Jean-Paul Galibert identifie les principes de l’hypercapitalisme qui est la forme du système économique dominant, dont la norme de rentabilité consiste à nous prendre de plus en plus pour nous donner de moins en moins (et si possible avec notre consentement) − la rentabilité maximale consistant à ne rien donner.

Hypercapitalisme est un terme employé − inventé − par Galibert pour nommer ce système de rentabilité maximaliste. On le trouve déjà dans ses Invitations philosophiques à la pensée du rien (éditions Léo Scheer, 2004) et dans Suicide et sacrifice (éditions Lignes, 2012). L’hypercapitalisme, c’est l’ère de la rentabilité. C’est aussi un mode destructif d’existence, parce qu’il ne laisse plus de place à ce qui n’est pas rentable. Ce capitalisme est chronophage et nous y sommes soumis.

La rentabilité est définie très justement comme un jugement premier qui fixe par avance ce qui vaut et ce qu’il faut. Le temps humain semble lui être définitivement dédié. « Ce qui est d’avance impossible, c’est un avenir autre que rentable. » La thèse d’un horizon indépassable est, de fait, accréditée par les discours autoritaires des dirigeants politiques, par les décisions d’entreprises multinationales hyperpuissantes, mais aussi par une résignation des peuples. Quant à la voix de ceux qui prennent ce temps qu’on ne leur accorde pas, elle est presque inaudible mais, heureusement, parfois lisible.

Une première question que suscite la lecture de ce livre est de savoir si l’on peut trouver un bénéfice à ne pas déterminer sa vie selon un principe de rentabilité optimale ? La réponse n’est pas évidente et soulève une contradiction : la vie, au moins dans la civilisation occidentale, n’inclut-elle pas des périodes de dépenses − les loisirs, les week-ends, les vacances − pendant lesquelles nous ne nous consacrons pas à cette rentabilité ? En fait, cela n’est pas si sûr… Nous ne résistons guère, ainsi, à cette perspective aliénante et demeurons soumis à ce pré-jugé qui consiste à réduire à du temps perdu ce temps qui n’est pas immédiatement rentable.

Selon ce principe de rentabilité, le temps que nous consacrons encore à apprendre, inventer, chercher, aider, aimer… est du temps perdu. Ce n’est pas inutile, mais ce n’est pas rentable. Rentable ne pouvant signifier qu’un immédiat. Hélas, il n’y a pas de raison de croire que ce système économique puisse être changé par ceux qui s’y soumettent, puisque le temps qu’ils consacrent au capital implique qu’ils le refusent à l’existence.

Autre question : si l’on décide trop systématiquement que notre temps doit être rentable, alors la vie de ceux qui ne sont pas directement associés à cette rentabilité devient-elle superflue ? Non, pas nécessairement. Puisque ceux qui ne sont pas associés peuvent encore être des cibles. Ces vies représentent encore du temps de consommation. Les clients ne sont pas devenus superflus. Ce sont des citoyens utiles parce qu’ils consomment. Nous savons que depuis l’invention du marketing il y a des gens qui pensent ou plutôt calculent le bon emploi du temps. Du temps linéaire, selon lequel les jours et les nuits se succèdent sans que ne puissent s’épanouir ceux qui s’y aliènent. « Votre mort rentable sera lente et douce comme un incessant défilé d’images. Tout comme, dans l’enfer médiéval, une petite fenêtre laissait voir le paradis, vous aurez vos écrans. Comme une douce perfusion d’images paradisiaques, tous vos écrans vous sauvent et vous éteignent à petit feu. » Remarquable compréhension de l’omniprésence des écrans. On retrouve ici ce que Jean-Paul Galibert développait dans ses Invitations philosophiques à la pensée du rien : le temps linéaire est un mirage dans lequel rien de vraiment nouveau n’arrive.

ce que sont les chronophages

La difficulté à comprendre ce que sont les chronophages provient directement de la difficulté à comprendre la place grandissante du rien dans le système économique dominant. C’est, du reste, l’intérêt de ce livre que de fournir au lecteur une interprétation rigoureuse du capitalisme, sous l’angle de la chronophagie qui est dorénavant son unique moteur.

La chronophagie est une condition totalitaire. Elle ne se limite pas à une division de l’humanité en deux parties mais implique l’imagination de chacun. Le chronophage est humain ; sont chronophages aussi bien des individus que des situations. L’hypercapitalisme tire sa force de l’échange inique mais consenti : tout contre rien. Dans une théorie dite des contreparties, Galibert explique comment l’économie marchande parvient à soumettre le consommateur à cette iniquité : la marchandise se vide peu à peu pour être remplacée par l’imagination de celui qui l’achète. Le prix de vente de l’objet de consommation ne baisse pas, tandis que l’objet tire de plus en plus sa valeur d’un travail de l’acheteur qui, en plus de travailler pour pouvoir payer (la plupart des consommateurs doivent travailler pour consommer…), doit imaginer ce que son acquisition lui procure. Conférer à l’objet une valeur, c’est imaginer le bénéfice que l’on tire à en être propriétaire. La plaisance du consommateur consiste précisément à imaginer à l’avance le plaisir de la consommation, puis le bonheur que ce plaisir procure… en étant de moins en moins propriétaire. Comprenez que « le chronophage est à la fois l’objet sacrificiel immédiat et le bénéficiaire ultime d’une rentabilité sans précédent. Il est ce qui obtient une rentabilité absolue par votre sacrifice absolu, et néanmoins plaisant, par la grâce de votre propre imagination. »

 

Pour lire la fin de l’article sur InRevue:

http://www.inrevue.net/critique/philosophie/110-jean-paul-galibert-les-chronophages

7 réflexions sur “L’ère des chronophages

  1. A reblogué ceci sur Live and Thinket a ajouté:
    Les chronophages, à l’ère de l’hypercapitalisme. Regard philosophique de Jean-Paul Galibert porté sur notre époque contemporaine.
    Commentaire de Jérôme Lebrun autour du dernier ouvrage du philosophe : les Chronophages. 7 principes de l’hypercapitalisme aux éditions Lignes

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  2. Merci à vous !
    Voilà que j’économise pour m’offrir votre dernier ouvrage ! Le précédent m’avait littéralement chamboulé. Depuis j’essaie, par devoir, de diffuser votre réflexion en le prêtant à droite, à gauche, à mes proches.

    Et au grand plaisir de pouvoir lire quelques nouveautés sur votre blog !

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  3. A reblogué ceci sur Temps de Pauseet a ajouté:
    Jérôme Lebrun résume brillamment la vision de Jean Paul Galibert sur la société contemporaine. Combattre les chronophages, comme les définit Galibert, c’est aussi ce qui, à une échelle plus modeste, donne un sens à notre propre blog. Merci à tous les deux.

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