Travailleurs de l’imaginaire, êtes-vous encore réels?

Lorsque l’imagination était une errance intime parmi les images que chaque individu produisait spontanément en son for intérieur, elle était presque unanimement tenue pour une vague rêverie, certes opposable au monde en vigueur, mais toujours moins réelle que lui. Dans le monde où plusieurs industries assurent la préparation et le guidage perpétuel de nos actes imaginaires, nos vies rêvées deviennent largement synchrones, à la manière des affects et des pensées des nombreux téléspectateurs regardant la même chaîne. Nous imaginons tous ensemble, la même chose et au même moment. L’errance est remplacée par l’autoroute.

Cette masse, cette collectivité simultanée, cette communauté industriellement produite de l’imagination, produit une inversion radicale de son poids ontologique : ce que nous avons tous imaginé devient plus réel aux yeux de chacun que ce que chacun a pu vivre séparément. Ce que tel personnage a dit à tel autre dans la série télévisée que tous nos amis regardent devient plus important, et plus utile à savoir que ce que notre père a pu nous dire, car chacun supposant que chaque autre l’aura entendu, tous supposent à bon droit qu’il faudra l’avoir vu pour pouvoir en parler. Notre réalité vécue se déréalise parce qu’elle n’est vécue que par moi. Le triomphe du spectacle est total lorsqu’il devient, pour tous, le critère de l’existence. Lorsque l’on admet que les choses existent à proportion du nombre de personnes qui les visionnent en même temps, la réalité physique donnée dans le vécu personnel n’est plus que le degré zéro de l’existence. Si le spectacle est tout, l’individu n’est rien : le rêve de tous est plus réel que le vécu de chacun.

26 réflexions sur “Travailleurs de l’imaginaire, êtes-vous encore réels?

  1. Oui, un état des lieux qui sonne un peu à mes oreilles comme Baudrillard. Mais « l’hyperréalité » ainsi posée PRÉTEND se substituer au réel (or, elle est radicalement, ontologiquement, impuissante à y parvenir : cf. Hakim Bey, par exemple, http://www.lyber-eclat.net/lyber/taz.html) nous sommes sommés d’y croire parce que, comme toute religion autrefois, le gros et la grossièreté d’un certain niveau de relations sociales en dépend. Là dessus Jean-Jacques Rousseau aura toujours raison ! Et, bien sûr, ayant récemment résumé votre lecture de Rancière en ce sens, vous savez bien que la vraie vie est toujours « ailleurs »…

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    1. Ils ne sont pas nombreux ceux qui se réfèrent à Baudrillard et à Hakim Bey. je suis de ceux là. Je me souviens, en mes vertes années, des premiers clips vidéo. J’étais déjà en colère Comment osait-on me vendre la musique, les paroles et les images en même temps ! Du prêt à consommer pour des veaux à l’engrais. Il manque Guy Debord et quelques autres penseurs lumineux en référence. Ma colère est la même aujourd’hui; peut-être un peu plus construite et beaucoup plus radicale.

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      1. Certes ces noms circulent, mais ils circulent dans un cercle restreint. Dans mon « milieu » ils sont pratiquement inconnus et c’est bien le problème : chacun vit dans le monde qui lui est attribué avec des références, des circuits et un imaginaire qui sont pré-définis (il paraît que l’ordre serait à ce prix), . Nous pourrions penser que les porosités existent. Il n’en est rien, aux mieux sont-elles marginales (et donc remarquées). Je suis cuisinier et je sais ce qu’il en coûte d’oser prendre part à certains débats « intellectuels ». Les plus agressifs étant mes collègues (il faut comprendre pourquoi)

        au plaisir de vous lire
        GUB

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  2. Je ne peux qu’être profondément rejoint par ce billet qui justement et de façon si bien dite reprend un des thèmes qui me sont chers. Je suis parfaitement d’accord avec ce que vous y dites; c’est un cancer de l’imagination que vous décrivez, une maladie qui réjouit son hôte et l’amène peu à peu à sa plus parfaite inexistence imaginative et individuelle. Bravo!

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  3. Totalement d’accord avec Yveline, bien que ce que vous décrivez est malheureusement vrai, nous ne devenons des moutons que si nous y consentons librement.
    Et, heureusement nous sommes nombreux à refuser de l’être.

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  4. Mais il suffit peut-$être de regarder un peu ailleurs, faire confiance à ses yeux, à ses oreilles et à sa curiosité.. Depuis que l’homme est sorti de sa caverne, y a-t’il eu un siècle d’or de la pensée et de l’imaginaire ? Non, mais des rêveurs, oui, mais des penseurs, oui, mais des imaginatifs, oui, partout et toujours. Ce que l’homme garde envers et contre tout, c’est sa capacité à devenir étonnant. , c’est juste à cueillir….

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  5. Devant ton bel écran de rêve
    Tu marches. Tu crèves.
    L’argent, le confort
    Tu te crois vivant. T’es déjà mort

    Tu veux la réussite
    Et briser tout et tout de suite.
    Etre potentat
    Comme le gagnant de Kho lanta

    Ton vide tangible
    De temps de cerveau disponible
    Pubs et sommations
    Sucent ton imagination

    Mais si!!! T’as la fibre
    Viens, seul les artistes sont libres
    Allez gros minet
    Prends dans ton coeur le robinet.

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  6. « Lorsque l’imagination était une errance… ». Oui, c’est vrai qu’elle l’est de moins en moins. Le chemin sinueux de l’errance créative a été remplacée par des autoroutes bien confortables car si faciles. Je fais aussi le rapprochement avec les samrtphones et les tablettes qui ne nous laissent plus l’occasion de nous ennuyer. Nous sommes en permanence stimulés et d’ailleurs nous nous auto-stimulons. Mais c’est oublier que l’imagination errante qui peut déboucher sur de la créativité naît aussi de l’ennui, de l’oisiveté (sans connotation négative).

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  7. D’accord, d’accord pour cette perte de culture dans la banalité du grand public audiovisuel (je ne connaitrai peut être jamais Baudrillard ou Hakim Bey, quelle tristesse… mais je me protège des séries et des reality shows, …) et cette perte de la dimension intime de l’imaginaire (à découvrir encore et toujours !). Pourtant que dire si cette imagination collective devient orientée vers une réflexion commune, comme sur ce blog par exemple vers un désir commun de résoudre une énigme, de trouver une solution ?
    J’y vois un grand espoir pour l’humanité et un espoir devant ses grandes contradictions qui l’emmène tout droit, non pas sur l’iceberg comme le Titanic mais dans la gueule de la baleine comme Jonas. (Jonas qui avait prédit la destruction de Ninive !). Comment fait donc les fourmis dans une fourmilière pour faire face au désastre d’une inondation, d’un pied de géant qui les écrasent…? Nouons des contacts virtuels intimes, la communication amène un facteur 10, 100, 1000 à l’imagination !
    http://danielbukohoten.wordpress.com/2012/09/21/2012-levez-les-yeux-au-ciel-svp/

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  8. Heureusement le libre choix existe et il nous est pas imposé de suivre ces séries télévisées. Il ne me parait pas très glorieux non plus, que de ne pas connaitre ce genre de série.
    Benoit
    Mes Photos et Vous

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  9. Un constat malheureusement si juste. Mais nous pouvons lire, encore lire.
    Et que ce soit sur tablette, liseuse, smartphone ou papier rien ne nous empêche de nous évader. Si nous le voulons.

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  10. « Si le spectacle est tout, l’individu n’est rien : le rêve de tous est plus réel que le vécu de chacun », je ne fait que vous citer… La négation de l’individu par la culture de masse ? Vous allez encore me foutre le Blues, merci…
    Pour en revenir aux séries télévisées, elles ne sont souvent que le reflet, le miroir déformant de la société matérialiste actuelle, avec toutes ses dérives (course au profit financier, concurrence professionnelle exacerbée, culte de la réussite sociale et de la jeunesse, ce que j’appelle la  » Culture du Vide « ) MAIS personne, personne, ne peut obliger les téléspectateurs à les  » subir  » !
     » Coupez les écrans, avant qu’ils ne vous coupent la parole  » ! (humour noir contre nuits blanches;)

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  11. Je dis souvent que ce qu’on appele « la realité » est habituellement une référence au cadre de vie industriel auquel on s’est adapté avec le 9-5, factures mensuelles, etc. Les fantomes sont plus réels que cette réalité construite par l’organisation humaine..

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  12. Votre billet, qui traduit à la fois une impression de blasé, une sourde inquiétude et une nostalgie contenue, peut se lire à des degrés très divers. Certes, la matrice de pensée de masse, celle qui fait qu’au-delà d’un espace e, il n’y a que vide, celle à la description, à l’appréhension, de laquelle tentent d’œuvrer des films tels que « Taxandria », « Dark City » ou encore « The Thirteenth Floor », concourt à notre existence (bien davantage que d’aucuns ne se l’imaginent), mais peut-être faudrait-il déterminer depuis quand il en est ainsi, et, en conséquence, situer ce temps jadis, mythique, auquel vous faites allusion en début de billet. Peut-être serait-il également indiqué de définir le type de public, de classe, d’individu, qui, par le passé, avaient le loisir de s’adonner à pareille rêverie, même au temps de la paysannerie prédominante.

    Les forteresses, qui offrent protection à ceux qui s’y intègrent et distinguent le prétendu civilisé du prétendu sauvage, tandis qu’elles délimitent l’espace (par définition restreint) du commun convenable, sont certes d’une nature de plus en plus virtuelle, mais elles ne sont pas apparues ex abrupto, du rien. Elles ont mué au fil du temps. Et, tout compte fait, le sont-elles vraiment, virtuelles ? A l’estime d’un Occidental plus ou moins fortuné, sans doute…

    Et quand bien même c’est sur la classe moyenne occidentale que l’on se focaliserait, l’analyse est essentiellement négative. Certes, les industries que vous évoquez (publicitaire ? hollywoodienne ? télévisuelle divertissante ? militaire ?) jouent, de toute évidence, un rôle majeur dans l’évolution du monde. Mais, dans le même temps, le champ des possibles ne cesse paradoxalement de s’accroître.

    C’est précisément de la panade lisse, formatée, consensuelle et massive de la bonne vieille télévision qu’internet permet, jusqu’à un certain stade, de s’affranchir. Jamais, dans l’histoire de l’Humanité, la multitude des modes d’expression n’aura été aussi vaste, la démocratisation des outils nécessaires à cette fin aussi grande, que de nos jours. La toile est peut-être ainsi, à sa manière, une matrix à elle seule, mais sa capacité de nuisance positive vis-à-vis des pouvoirs consacrés est énorme. Empêcher son asservissement à une logique de surveillance générale et de fichage totalitaire relève donc du salut public, collectif et individuel.

    Des poètes, il y en a toujours eu, et il y en a également aujourd’hui. En touts temps, ils ont été seuls. En touts temps, leurs pensées ont erré au-delà, au travers ou en-dehors du consensus social, et toujours leur singularité sera pour eux à la fois inspiration et torture… Les vraies questions me semblent ailleurs :

    – Comment vacciner le plus grand nombre contre les écrans de fumée, plutôt que les écrans tout court, étant supposé que si l’écran est ombre, il est constitutif de chaque individu ? Comment, en d’autres termes, faire tendre la société vers la multitude réelle, pas celle du nombre (c’est-à-dire celle qui, effectivement, rend très difficile de nos jours, ailleurs plus encore qu’ici, la possibilité d’une île) ni celle, scénarisée, des besoins factices (le système consumériste ayant compris que la propagande est mieux servie par des affiches nombreuses, interchangeables et éphémères que par une seule affiche délavée face aux assauts du temps, qui loue la révolution « siempre »), mais celle de la multitude créatrice ?

    – Quelles causes communes sont-elles en mesure, aujourd’hui, d’unir le multiple sans l’amalgamer ?

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  13. « le rêve de tous est plus réel que le vécu de chacun » : une vision bien effrayante… On se sent exister dès lors qu’on se conforme à une sorte de norme établie qui nous fournit un sentiment d’appartenance à un groupe ? Pourquoi a-t-on autant de difficulté à exister par soi-même en se passant de références extérieures ?

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