Où regardez-vous ?

Regardons-nous quelque chose, ou posons-nous simplement le regard droit devant nous, comme s’il y avait quelque chose ? En face, toujours en face: si nous n’y prenons garde, nous posons notre regard au centre de l’horizon, cette ligne permanente qui annule ciel et sol, les deux moitiés qu’elle scinde.

Ni ciel ni sol, l’horizon est le piège du regard. Ni haut, ni bas; rien non plus par coté, moins encore par derrière: le regard se fait perception, et la perception est un oubli.

Car le centre de perception s’impose. Ponctionne. Omet tout le reste. Evince. Efface. Tout le jeu de l’attention est d’élargir la perception, pour la rendre moins oublieuse. Qu’y a-t-il par côté? Et si le réel était latéral? Nous serions à coté du réel, juste à coté, peut-être, mais il serait toujours de coté, irréductible au centre de perception.

L’avenir choisi est par devant. Par coté, les avenirs omis. Et derrière, tout ce que nous fuyons. La perspective a donc tort de nommer ligne de fuite ces pistes qui font converger les contours vers l’unique point de l’horizon qui nous retient sans cesse: ce point est plutôt celui du but et de l’imminence. Sommes-nous capables de regarder ailleurs? Savons-nous, pouvons-nous détourner le regard? Le rendre oblique, ou circulaire? Toute diversion est-elle un divertissement?

A moins de se mettre à l’écoute, à l’école des flux. Des latéraux. Des éternels passants. Les nuages, en leur immensité, rendent au regard sa latitude. Même aventure, même fente et même double glissement pour le flot, dans l’avion, le bateau ou le train. Tout transport fait glisser autour de nous, comme un soc, les deux moitiés omises du visuel comme flot. L’être est peut-être au coin de l’œil.

11 réflexions sur “Où regardez-vous ?

  1. Je trouve très intéressant cette analyse sur le regard. En y réfléchissant bien, souvent le regard est accroché à l’horizon plus ou moins lointain, mais la vision est-elle réellement transmise au cerveau, où, n’est ce pas plutôt l’inverse ? Le cerveau qui commande la vision et la perception des choses…

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  2. L’afflux des informations n’arrête pas, aussi bien par les oreilles que par la vue…et c’est l’écoute qui fait la différence…le filtrage…ne pas écouter ni regarder n’importe quoi, mais choisir ses sources d’écoute et donc les informations utiles…et agréables…

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  3. Un peu d’iconologie si vous le voulez bien…

    Selon l’historien d’art allemand Erwin Panofsky (1892/1968), le point du vue unique de la Renaissance faisait la synthèse de l’espace conçu chez les Grecs par la géométrie d’Euclide, un espace courbe dont les « coups d’oeils » ne sont pas réunis en un point mais en plusieurs, sur une « arrête de poisson »… C’est au Moyen-Âge que ce que nous appelons communément l’espace, cette entité qui nous entoure, unifiée, homogène, une et même partout, malgré les points du vue changeants qu’on lui porte, prend forme dans l’esprit humain (grâce à la pensée des pères de l’Eglise, par exemple il y a « L’Un » chez Plotin).
    Voilà où nous en sommes, nous, modernes: à cette synthèse renaissante des deux espaces, celui qui envisageait des entités perçues de façon successive (je fixe mon attention d’abord sur une carafe posée sur la table et ensuite sur la maison au loin, aperçue par la fenêtre, mais rien ne réunit ces deux réalités, rien ne réunit le temple d’Aphrodite au bosquet d’arbres le jouxtant sur les murs peints de Pompéï).
    Et pourtant, au Moyen-Âge, par cet aplanissement de la représentation, où chaque élément, des souliers que portent un apôtre qui semble alors flotter dans l’espace, comme si ses pieds ne reposaient plus sur le sol, à la lettrine dessinée à côté de lui, ou la ligne en dessous, il n’y a qu’un pas, car il n’y a qu’un oeil (malgré le fait qu’il ne soit plus illusionniste, cet espace réduit chaque élément à son plus simple appareil : le verbe, la parole et le visible devenus image – et là c’est nous qui parlons, c’est-à-dire tout plats)
    Dès lors, notre point de vue unique (mais est-ce encore celui qui nous occupe, visiblement non), reprend à son compte l’idée d’un espace unifié, homogène, et celle de la représentation tridimensionnelle de corps qui peuvent ainsi y évoluer.

    Par ailleurs, lorsque je regarde en face, n’est-ce pas en réalité pour me pencher sur ce qu’il se passe à côté? Cet à-côté, qui une fois observé, redevient un « en-face »? Je ne peux donc le saisir comme un à côté à le regarder de face il change de statut, paradoxe du regard. On peut faire face à un insubmersible, un insaisissable, qui ne se réalisera tout du long que dans ses à-côtés.

    Il y a d’autres allemands à s’être penchés sur ces questions, entre la perception linéaire (haptique) et la perception par taches (optique), la différence entre un objet fixé (qui donne à la ligne son dessin) et un objet perçu indistinctement par les côtés de l’oeil, dont on perçoit avant tout une couleur aux contours imprécis.

    Quelque chose me dit que la pensée de notre époque s’attache à traduire une forme d’éclatement des mondes, d’îlots en traversées, et me vient à l’esprit l’image d’un homme à la tête kaléidoscopique.

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