Qu’est-ce qu’une ligne ?

Il y a marcher, voyager, mais aussi tracer, écrire. On peut parler, penser ou encore avancer. Mais toujours, toujours en traçant ou en suivant une ligne. Route, piste ou chemin;  démarche, projet ou création; vers, phrase ou formule; espoir, idéal ou utopie : toujours on suit sa trajectoire. Mais qu’est-ce qu’une ligne ? Quel est cet appel de l’infini ? Quelle est cette disposition, cette composition qui se produit dans le monde du simple fait qu’une ligne s’élance?

Toute ligne est un cube, car une ligne n’a pas deux mais six côtés. Une ligne, cela sépare deux moitiés, deux pans symétriques dans l’infini qui est continu : ce sont les bords. Mais la ligne va d’un point à un autre, fussent-ils à l’infini, ce sont les fins, comme l’origine, ou la destination. Et enfin la ligne suppose un fond préalable, quelle scinde et oriente, et permet de multiples jeux de transferts et de relations, d’échanges et de passages. Ainsi toute ligne a deux bords, deux fins et deux fonds.

La ligne inaugurale est celle du langage, forcément aligné dans le fil de la parole et l’avancée de la pensée. Dès qu’il existe, le langage sépare le réel, tel qu’il serait sans lui et le monde, qui s’observe grâce à lui. Ce sont les deux bords de la ligne. Mais la ligne du langage nous oriente, conformément à un projet, à ce qui doit être, l’être et contrairement à un rejet, celui du néant. Enfin, nécessairement, ce découpage suppose un fond préalable, infini et indécis, que nous nommerons le rien, et permet une infinité de liens et de traverses, de mutations et permutations, de change et d’échanges que nous nommerons le jeu.

Comme toute phrase, toute ligne est donc à six faces ou à six phases, comme un cube, ou un dé. Toute avance, toute phrase, toute ligne est l’ouverture de six possibles. Jet de dé. Totalité, tonalités. Si je pense, je peux toujours observer ou imaginer, désirer ou fuir, me fondre ou jouer. Ainsi, dès qu’on parle, tout est possible : aussi bien le réel que le monde, l’être que le néant, le rien que le jeu. Dès qu’on la trace, la ligne du langage produit une égalité des possibles qui est indissociablement hasard et choix, ces deux faces inconfortables de la notre liberté.

39 réflexions sur “Qu’est-ce qu’une ligne ?

  1. A la lecture de tes lignes je ne vois que droites, angles, cubes. Mais oû sont passé ces belles lignes courbes.
    Benoit

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      1. Et la courbe est une ligne
        reste une ligne
        quoi qu’elle fasse
        où qu’elle mène
        l’errance même est une ligne
        brisée, heurtée mais
        successive
        le hasard même est un fil
        puisqu’il se donne dans le temps

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  2. Cette problématique de la ligne et du réel me rappelle ce très bel ouvrage d’un poète liégeois, François Jacqumin,  » Éléments de géométrie ». Je cite avec plaisir quelques petits extraits.

    Il n’est pas jusqu’au nom de la ligne qui ne soit une perte d’équilibre.

    Le tracé autant que le sens ne trouvent jamais leur stabilité. Ils sont à la fois pénombre et dénivellation.

    La ligne est éternellement retranchée dans sa longueur. Aucune création ne lui ouvrira un chemin.

    En son premier état, la ligne était sans dimension, c’était une extase soudée à l’incommensurable. C’était une envergure calquée sur le rien.

    L’étendue se fit qui la rendit impie et triste. On ne vit plus en elle que ce désespoir de ne jamais retrouver de parallèle à l’illimité.

    Éléments de géométrie – François Jacqumin – Paru au Éditions Tétras Lyre, 2005

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    1. Magnifique texte. Je partage votre avis au sujet de François Jacquemin. J’ai lu le « Livre de la neige » et « Les Saisons » et quelque chose dont j’ai oublié le nom et que j’ai lu il y a trop longtemps, le texte d’une conférence à l’Université de Louvain, « Ontologie quelque chose…?

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  3. Un ligne c’est ce que l’on peut suivre certes, mais parfois ce que l’on suit n’est pas si droit… ainsi si une ligne est courbe, elle forme donc plus qu’un cube puisque du coup chaque point de la courbe coupe un espace qui n’est plus droit… et comme en plus nous ne sommes pas seul à suivre ces lignes, nous couperont forcément les lignes d’autres, qui elles mêmes seront par conséquent courbes et brisées par notre ligne…

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  4. La ligne est infinie, sans largeur et sans épaisseur. C’est une succession de points sans masse. Ils sont invisibles ; seul, leur nombre les rend perceptible. La ligne a oublié la surface et la surface, le volume. La ligne est un cube si on veut, mais un cube plat d’où l’origine est absente. Ce cube peut-être circulaire mais toujours comprimé. Il peut donner l’heure ou l’horaire des trains. Parfois, la ligne est coupée par des voies de traverses aussi plate et sans poids que le cube ligneux.
    Il faut se méfier des lignes qui vont trop loin dans le flux infini. Il vaut mieux les arrêter dans leur élan. Les briser. En faire des éclairs, entre un pôle négatif et positif, ou en faire des asymptotes. L’asymptote, justement, est la ligne en tant que formule du désir ou de l’action humaine. Car la ligne est aussi culturelle et en ce sens en voie de disparition. La ligne de vient sous-ligne, lignoise, lignette, lignite, ligne insignifiante qui indique l’absence et le néant.
    J’aime les lignes, car elles n’existent pas.
    Elles sont impossibles.
    (ce blog me plait bien tiens)

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      1. Merci. C’est tout un plaisir de parler librement de la ligne. On pourrait en parler à l’infini de la ligne infinie. On pourrait encore dire qu’elle ondule, qu’elle courbe en se courbant, qu’elle forme, informe et déforme, se moquant de ses ennemis, le temps et l’espace. La ligne est au-delà du temps et dépasse l’espace. Elle est destin, carrée, losange ou rectangle.
        La ligne, sans couleur et sans relief, s’épuise à vouloir être ce qu’elle est : un moment, la ligne est un moment hors dU tout (lEternité comprise -))

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  5. En fait, on ne connait pas grand chose de la ligne. Elle n’est l’objet d’aucun savoir positif, contrairement à l’habitude commune (et insensée) de se l’imaginer exclusivement comme objet mathématique. Oui, elle est un rien, rien plutôt, et en ce sens chiffre, comme indéchiffrable, comme chiffre laissé dans la lave, dans la coulée de lave, dans la concrétion minérale. Oui, elle est prête à tout, prête à porter, à porter la pensée du Tout qui, sans elle, n’est rien. Ce dont j’ai aussi l’impression, c’est qu’avec la ligne, on est soulevé par l’universel. Elle ouvre toutes les portes, la ligne. C’est pourquoi elle devrait être l’objet de procédures judiciaires nouvelles car elle pose un problème politique essentiel.

    La ligne, c’est comme le reste, finalement : elle est un fil qu’on peut tirer et le monde le plus large s’ouvre à nous. C’est pourquoi aussi les zélotes de la Ligne sont dangereux : il ne faut pas tomber dans le monisme lignoir ; elle ne peut être religieuse dans tous les sens du terme. Elle vaque, libre et heureuse, mais elle n’est pas seule : il y a aussi la pomme, ou la poire, ou la cerise, le noyau, oui, le noyau ou le noeud.
    Car la ligne, vous le savez, on peut la prendre de partout. Ou l’éviter, la contourner, la détourner. ou s’en moquer.

    On se l’i(gne)maginot très bien.

    Et par là, pourtant si sérieuse, on apprend qu’elle est aussi source d’un humour pataud. Mais c’est parce qu’on ne peut en vivre que certains segments, quand on a de la chance…

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  6. Votre question est difficile, sûrement parce que la ligne est un prétexte facile, un pré-texte léger qui se laisse aller, fluide et continu, sans fatigue et surtout sans justification. Ce qui, vous l’avez compris, nous ramène immédiatement vers elle. Car on n’y échappe pas, à ce moment sans durée et sans lieu . C’est cela peut-être, aussi : la ligne est non-lieu, quitte de toutes responsabilités, libre de toutes les charges qu’on voudrait faire porter sur elle ; processus sans procès, on peut s’amuser d’elle et elle de nous. Il n’est donc pas difficile d’en bien parler, vous savez. En effet, la ligne est une parole sans fin. Par exemple : est-il nécessaire d’encore répéter que la ligne, c’est le jeu dansant des motifs et des occasions, des courbures du vivant et des intersections sèches, qui se coupent et se recoupent, des plans qui définissent ou qui occupent, des arc ferme, stable, tendu et des tangentes, fine, distincte et sans cercle. Non, bien sûr. Et pourtant…

    Il ne faut évidemment pas s’y tromper en faisant, justement, trop son jeu : le ligne est hybridation, démultiplication, générée et générative, horde mobile et impérialiste. La conséquence est claire pour tous, depuis longtemps : la ligne a besoin d’un champ et ce champ est aléatoire. On dira : mais quel est ce champ ? Et pourquoi doit-il être aléatoire ? La question du champ dépasse en l’englobant celle de la ligne. La question du champ porte sur le support. La question du champ ne se pose pas pour l’instant, pas dans l’immédiat de l’instant en tout cas. On pourra, plus tard, si on veut, et uniquement si on le veut, dégager le problème du champ de l’embarras où il nous met. Quoiqu’il en soit, nous devons à cette fin d’abord en finir absolument avec la ligne (quoique champ et ligne sont de l’ordre de la réciprocité vague…La réciprocité vague…
    A nouveau, la ligne nous plonge à nouveau dans le tracas…

    En tout cas, si j’avais quelque chose à dire de la ligne, ce dont je ne suis pas vraiment certain, je dirai qu’on ne peut l’envisager comme frontière, comme une limite qui courrait entre ce qui s’achève et ce qui commence, ou entre ce qui s’achève et ce qui s’achève ou encore, même si on pousse un peu trop les choses, entre ce qui commence et ce qui commence.

    Faut-il le souligner : la ligne, c’est le dynamisme du vide.

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  7. Un point, rageur, démultiplie son existence, répète sa pensée, sans dimension. Lassé, il se déconcentre en une multitude de points, côte à côte, vus de loin en ligne courbe, en ligne droite, en une seule dimension, une lignée. Deux lignes dans l’espace font un croissant de lune, un demi cercle en deux dimensions. Suffisamment impertinentes, elles se groupent en trois lignes triangulaires, puis quatre, carrément rectangles, et cinq, tiens, le pentagone vu du ciel, espionnons-le dis l’hexagone, toujours axé dans son plan propre. L’heptagone et tous ses suivants pensent que c’est un mauvais plan, car les volumes ouverts sont accessibles à tous les regards. Colère, le volume se ferme, dans la seule forme simple qu’il connaisse, la sphère. L’espace le suit, de deux dimensions planes à deux dimension ouvertes, jusqu’à un trois dimensions. Un point se rebelle et crée son tétraèdre. Ses frères, encouragés, innovent une pyramide à base carré. Tous les points rageurs s’y mettent, jusqu’à recréer une hypersphère, parfaitement lisse, n’offrant aucune prise à ceux qui veulent la traverser. L’hyper travail se retrouve ainsi enfermé par l’hyper capitalisme, qui doit lui-même inventer un nouveau modèle afin de continuer à se nourrir de ceux qui sont au centre de la sphère. Puisqu’il n’y a rien au dessus de l’hyper, la seule solution qui reste au capitalisme est d’enclencher un hypra travail, en soi, afin de mieux réguler les pressions qui font pression sur lui, en retour de celles qui font pression sur soi, sur nous.

    En un point, une position, en deux points, une direction, un sens, en trois points un plan, un volume ouvert, en quatre points une stratégie, un volume fermé, jusqu’à ce que nécessité fasse loi et que l’ouverture devienne vitale. Un point, c’est tout.

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  8. Face à la demande d’hyper travail, exigée par l’hyper capitalisme, un choix de l’hippocampe est de se configurer en un mode d’hypo travail. Mais son maître le place aussitôt en hypo capitalisme, sans rien lui laisser à consommer, croyant le punir. L’ensemble des points rageurs discutent de la suite à tenir, se groupant en lignes, droits, sans courber l’échine, créant des plans novateurs, investissant des espaces jusqu’alors inexplorés, dans de l’espoir de …

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  9. Une respiration. Juste une voix qui trace un long trait, une ligne mélodique entre mes deux oreilles. Une belle arabesque rêve, serpente.
    L’onde liquide prend la durée en otage, la fragmente. L’espace durcit, le temps se recroqueville, s’étire. La ligne court, se brise, réapparaît, où on ne l’attend plus, où on l’espère.
    Entre mes deux oreilles, la distance ne se compte pas. Une mesure d’infini pour aller de l’une à l’autre, le temps d’un soupir pour revenir. Les voix vibrent à la limite de la douleur entre douceur et éternité.
    Une étincelle sacrée, une lueur mystique dans l’éther, la voix du divin. La note se tend, au bord de la rupture, plus tangible que présente. Un ruban de cristal devient bourdon dans l’instant.
    Des ondes miraculeuses suspendues entre vie et oubli, des explosions infinitésimales. Une note cristalline jaillit, une autre sombre.Une arabesque dit l’éternité, une autre décrit l’insaisissable.
    Si Dieu existe, il est ligne, arabesque entre mes oreilles. Un frémissement du vide à la limite de la conscience. Une voix qui s’élève et sombre.
    Une vibration de l’air entre possible et oubli. Ni bien, ni mal. Un caprice miraculeux empruntant la voix de minuscules mortels pour atteindre le sublime.

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