Créer, c’est rire de la mort

La création est fatale, à la fois vive, définitive et définitivement mortelle. C’est pourquoi elle culmine, si souvent dans le rire. Le créateur, seul, sait rire de tout, et par là rejoindre tous les autres. Car lui seul parvient à se moquer du réel autant qu’il se moque de nous: éperdument.

Mais pourquoi se rit-il du réel ? Est-ce que, créant lui-même du réel, il cesse un peu d’en dépendre pour exister ? Ou qu’il existe au point de ne plus souhaiter subsister à tout prix ? ou que le réel ne peut plus rien contre lui que la mort, cette mort précisément qui le fait créer et exister?

Seul, le créateur rit de la mort au point de rire de tout, jusqu’au néant, jusqu’au mal qui prétend le détruire.

Politzer aux mains de la Gestapo, lorsqu’un officier lui proposa de vivre, et même dans le luxe, pour peu qu’il rédige désormais de la propagande nazie, partit d’un immense éclat de rire. A l’aube suivante, il était fusillé.

Max Jacob, qui devait lui aussi périr dans les camps pour avoir refusé le port de l’étoile jaune, savait rire, en poète. En 1942, il écrivit à Guillevic :

« J’suis l’bouquet,

 J’suis l’bouquet,

J’suis l’bouc émissaire. ».

L’existence que l’on gagne en créant va jusqu’à savoir mourir.

Seul

le créateur demeure

seul.

13 réflexions sur “Créer, c’est rire de la mort

  1. Quelques uns ont eu la chance de mourir de rire (vraiment). Quoi qu’il en soit, la Mort, comme disait Céline, serait la « grande inspiratrice ». Il y a là quelque chose de cyclique, qui doit être, finalement, la vie. Et puis oui, comme vous le notez justement, la création est fatale, dans la mesure où elle tue toujours une parcelle de ce qui restait à inventer. Le champ du possible se réduit alors toujours un peu plus.

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  2. Créer permet de se poser, de saisir un instant et donc de rompre le défilement du temps par une ponctuation. Ainsi, c’est un arrêt dans la course à la mort. Nous nous posons, et nous posons nos angoisses, notre désespoir, nos joies, notre exultation. Cet instant, je crée et je ressens vivement que je vis. C’est donc un défi à la mort, mais quand ce sera le moment est-ce que je saurai faire face en riant à la mort? J’aimerai seulement avoir la conscience que j’ai pleinement vécu et donc qu’ayant rempli à bloc ma carte de vie d’instants saisis et pleinement ressentis je peux partir sereine.

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  3. Creare è fare un passo in direzione laterale rispetto al flusso del tempo. Durante questo breve (e transitorio) allontanamento noi possiamo ridere del flusso della realtà che ci scorre a lato. E ridendo diventiamo saggi.

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  4. hmmm, intéressant, mais le rire ici n’a-t-il pas pour vocation d’imposer ou de proposer un autre réel ? La rupture entre un discours rationnel et une réaction qui ne l’est pas aux yeux de l’énonciateur (le rire saccadé, explosif, chaotique vs le mot et le phrasé) ouvre un tout autre univers dans les relations à l’Autre et à ce qu’il représente.
    Un bien chouette blog en tout cas !

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