Comment philosopher par temps d’inexistence?

« Pourquoi la philosophie a-t-elle tant de mal à penser ce temps ? Parce qu’elle s’est toujours définie comme pensée de l’être, et que ce temps est justement celui où l’être n’a plus cours.

Parménide a institué la philosophie en la sommant de choisir entre deux voies. La première voie, prescrite comme nécessaire, consiste à poser en principe que l’être est, tandis que le non être n’est pas ; puis à considérer comme impossible que l’être ne soit pas, ou que le non être soit, pour enfin conclure qu’en dehors de l’être, il n’y a rien. La seconde voie, proscrite comme absurde, consisterait à poser l’inverse : que l’être n’est pas, tandis que le non-être est, quitte à assumer que l’impossible soit non seulement possible, mais réel, pour conclure que le rien existe, voire que le rien est tout ce qui existe. Toute la philosophie ou presque s’est engouffrée dans la première voie. Aristote a donné pour objet à la philosophie première l’être en tant qu’être, puis verrouillé l’interdit parménidien pour en faire le principe de contradiction, inscrit jusqu’à ce jour en principe de la raison elle-même. Le moyen âge a profité de cette auto affirmation de l’être pour le placer en Dieu, et en prouver l’existence. Descartes l’a refondée, pour obtenir l’évidence du cogito, et l’éminence de Dieu. Spinoza l’a confirmée dans sa cause de soi, comme Hegel, à sa manière, dans son en soi pour soi. Heidegger n’avait plus qu’à relire.

Ce qui rend si difficile pour la philosophie de penser notre temps, c’est qu’il a pris l’autre voie. Notre temps a choisi la voie du rien. Le fait qu’il est inacceptable ne le perturbe en rien. Le fait que pour des millions d’hommes, l’existence elle même y est impossible n’y change décidément rien. Le fait qu’une chose n’existe pas n’empêche en rien certains de la vendre et les autres de s’en contenter. Rien, c’est ce que la plupart ont pour vivre, et ceux qui ont beaucoup plus n’ont guère davantage. Car n’avoir rien n’empêche nullement d’être fort bien exploité. C’est même la condition pour que s’accumule un capital dont ceux qui l’accaparent craignent eux-mêmes qu’il finisse par se réduire à ce qu’il est au fond : très exactement rien. L’humanité toute entière s’épuise pour gonfler une bulle spéculative. »

incipit de  Jean paul galibert, Invitations philosophiques à la pensée du rien, ed.  Léo Scheer, 2001

7 réflexions sur “Comment philosopher par temps d’inexistence?

  1. Je ne pourrais pas vraiment développer pourquoi et comment votre texte sur la philosophie me touche et me parle sur notre temps et notre condition vis à vis du tout et du rien… Toutefois je ne ferais qu’un lien sur un film qui m’a également renvoyer sur une réflexion très intéressante de notre condition humaine car entre le tout et le rien il y a aussi notre rapport au temps… que vous avez déjà développer ici…mais dans ce film « Time out »…le temps devient monnaie… capital de vie… Encore un moyen de nous interroger….

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  2. Rien n’est jamais éternel même s’il existe toujours cette lumière au bout du tunnel. Et peut-être bien que ce tunnel est justement rien. À la moitié de ma vie si j’arrive à survivre à mon autre moitié, me voilà prise au piège à la consacrer à me refaire une identité numérique. Alors que pourtant j’ai prouvé être une bonne personne parmi les êtres humain lors de ma première moitié de vie….Mais tout recommencer…et recommencer quoi ? au milieu de rien… Voilà comment je me sens réellement (pas tout le temps mais parfois). Désolée si jamais je me suis éloigné un peu de votre sujet…parfois je m’égare avec la philosophie.

    Je viens de visionner la bande annonce du film dont parle @leole et j’avoue que ça semble tomber dans mes cordes, merci ! http://www.youtube.com/watch?v=_oK0dCJjqlI

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  3. Très pertinent, le choix de l’être et du non être ; et de plus son application ici même, dans ce monde bien précisément.
    Evidemment 🙂 je dirais que le non être qui nous engouffre est plus-vrai et que ce non être est la vérité même. autrement dit ce que l’on nomme, en partie avec raison, le non être est un plus haut degré d’être que l’être de jadis, solidifié, alors que le non être est in-solide. Mais il est, c’est juste que l’on ne sait pas en quoi consiste le réel si il peut, est capable de supporter, d’admettre le non-être comme vérité. Autrement dit le réel est in-solide.

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