La société est imprimée sur le peuple, comme un texte sur du papier

Une société, c’est comme un texte. A première vue, un texte se compose uniquement de lettres. A y mieux regarder, certaines se distinguent : ce sont les capitales, qui ornent les mots nobles et importants, ou encore indiquent le début de la phrase, sacro-sainte institution gouvernant l’ordre des mots. Les autres lettres ne sont que des minuscules, basse piétaille composant le signifiant, qui compte moins que le signifié.

Mais toutes les lettres sont des lettres. Toutes sont écrites et patentes, toutes collaborent presque également, par leur quasi disparition mentale, à la miraculeuse effectuation qui seule importe : l’alchimie du sens. Autrement dit, toutes sont des notables, et c’est pourquoi elles sont notées.

Or, ce disant, on n’a pas épuisé ce qu’il faut pour faire un texte. Et non. Loin de là. Une condition manque encore, même s’il faut un esprit particulièrement mauvais pour en remarquer l’absence : on a oublié le papier. Car il n’y a pas de textes en l’air, et il faut bien une feuille pour y imprimer par pression les caractères, tout comme la loi de la colonie pénitentiaire de Kafka exige une peau de prévenu vivant, et une machine capable de graver dans sa peau le texte de la loi, jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Et bien une société, c’est pareil. En premier, il y a les grands, qui sont  puissants, nobles ou riches. En second, il y a les petits, qui sont impuissants, ignobles ou pauvres, et, par dessous cet ensemble, il y a le reste, le peuple qui est, comme le papier, outil, instrument, voire pure et simple matière.

Les capitales sont ceux eux qui comptent, et qu’on ne risque pas d’oublier. Ceux dont chacun sait le nom. Ceux qui ne savent pas combien ils gagnent, ni combien de gens travaillent pour eux. Ceux qui sont loin de pouvoir connaître tous ceux qui les connaissent. Ceux qui sont trop riches pour payer.

Les minuscules sont ceux qui n’ont rien. Mais alors rien de particulier. Même pas un nom. Ce sont les anonymes. Ils sont petits, comme les chômeurs, les prolétaires. Le bas de gamme. Le bas de casse. Ils sont si petits, et si nombreux qu’au lieu de les appeler, on les compte. Ceux que l’on compte  ne sont que des numéros, mais heureusement, ils travaillent, ils font des heures de travail, et ils consomment, ils font du chiffre.

Et puis il y a le reste du peuple, ce papier sans tu ni toi, sans toit ni loi, sans droit, sans nom, qui ne peut pas manger et qui ne sait pas lire. Ceux qui ne sont rien. Ceux qui ne sont plus, n’ont jamais été. Qui n’ont pas la parole, ni le nom. Que l’on ne compte pas parce qu’ils ne comptent pas. Ceux dont la situation est irrégulière. Ce dont le droit à l’existence n’est même pas certain. Ceux sur qui on écrit. Ceux qui sont la matière des autres. Ceux qui sont né abandonnés, ceux qu’on brule, ceux qu’on viole, ceux qu’on chasse,  ceux auquxquels on innocule, ceux dont on prélève des organes, ceux que l’on ne déterre même pas, pour enterrer quelqu’un d’autre à leur place.

Je ne parle pas des mémorables, mais de tous les autres. Et toujours, derrière celui que l’on a oublié, parce qu’il ne compte pas, il y a celui que l’on n’a même pas vu.

La démocratie est encore, et pour longtemps sans doute, une superbe utopie.

9 réflexions sur “La société est imprimée sur le peuple, comme un texte sur du papier

  1. Comment ne pas partager le fond de ce texte? cependant quelque chose me gêne un peu.
    J’aurai voulu comprendre de l’indignation alors que je ne perçois qu’une description factuelle suscitant l’indignation. Cette indignation je la reçois comme passive, non pas que je lui préfèrerais la révolution qui serait plus active, mais de mon point de vue j’approche l’indignation par ma présence à l’autre ( l’invisible, le laissé-pour compte etc…)que je croise et lorsque je le croise. Dans ce moment là je suis amenée à vivre l’indignation. Incarner l’indignation plutôt que montrer de l’indignation ( comme sur les places des grandes villes) m’ouvre plus d’horizons inexplorés.
    Qu’entendre par incarner l’indignation?
    J’entends par là, que ma présence suffit ( présence au sens d’être) lorsqu’elle est une présence réceptive . En recevant l’autre, il me reçoit. Cela rend possible d’entrer dans des espaces partagés développant. Cela nous réunit dans ce qui est à la base : le vivant.
    La société peut alors poser ses codes, ses normes, il restera toujours possible même dans l’impossible de vivre le vivant. C’est pour moi alors, un cas d’indignation active qui me fait dire que tant mieux si la démocratie est une utopie, car l’utopie permet d’aller vers le partage avec l’autre si différent de moi, qu’il soit une majuscule ou un simple caractère.
    En fait dans l’histoire ce que je préfère c’est la feuille de papier.

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    1. Je crois que nous sommes profondément d’accord. Rorty disait que la société sera juste quand je pourrais croiser n’importe qui sans avoir honte.
      Quel que soit le vécu de l’indignation, que vous éclairez si bien, il me semble que son débouché n’est pas dans la charité.
      Car l’état de l’autre, celui que l’on croise, (et je parle ici de tous les états de toutes les souffrances)
      pose une question autrement plus vaste que les réponses que l’on pourrait lui adresser.
      Je crains que la seule réponse digne ne le concerne directement en rien.
      je crois que ce qu’il attend de nous est que nous allions à l’endroit
      où nous pouvons être le plus utile, et que nous le fassions.
      Je ne sais si Descartes ou Rousseau
      donnaient aux mendiants,
      mais leur sensibilté
      a su tendre
      durcir
      leur style
      fourbir leur pensée
      à tel point qu’ils ont plus fait
      pour la révolution que la plupart de ceux qui l’on faite…

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      1. Oui, je pense que nous sommes profondément d’accord et en particulier sur le sens d’une réponse digne.
        Pour ma part, je ressentais l’indignation comme une façon d’entrer en résistance, c’est aussi une façon de faire la révolution, donc….

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  2. Joli texte !

    J’aime bien le premier paragraphe sur les lettres capitales qu’on pourrait d’ailleurs transposer aux Etats (la capitale dictant la conduite à tenir du reste du pays, la seule ville dont le nom dépasse réellement les frontières, les autres n’étant que les provinces, ignorées de la plupart des français eux-mêmes…).
    Pour le reste, je partage naturellement votre point de vue sur la manière dont est échelonnée notre société.

    Toutefois, un point me laisse songeuse : « la démocratie reste une belle utopie ». Mais de quelle démocratie parlons-nous ici ? En effet, la démocratie si on remonte à ses origines athéniennes était loin d’englober tout le peuple. Rappelons nous par exemple les métèques et les esclaves qui avaient peu (voire pas) de place au sein de la société grecque…eux n’avaient pas le droit de participer à la démocratie (les femmes non plus d’ailleurs il me semble). Quant à l’idée d’une démocratie absolue, à laquelle tout le monde participerait, est-elle réellement viable ? Ne serait-ce pas le chemin vers l’impossibilité totale de gouverner tant il est impossible que tout le monde veuille aller dans la même direction ?

    Le véritable problème ne réside pas à mon avis dans le système à choisir. Tous les systèmes peuvent être bons pour peu que les hommes qui les mènent soient suffisamment bons et altruistes.
    Un idéal utopique me direz-vous.

    Ce qui ne justifie évidemment pas qu’on ignore les plus petits…Mais plutôt que de démocratie ne s’agit-il pas plutôt d’humanité ici ?

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    1. Vous m’avez fort bien compris:
      pour moi, humanisme radical et démocratie sont une seule et même utopie.
      Il y a en effet un noyau utopique, un arc, une arche, un sens commun
      qui traverse la pensée et l’action des grands initiateurs d’élans, que j’appele des initiaux,
      comme Moïse, Bouddha, Thalès, Pythagore, Confucius, Lao tseu,
      Jésus, Nagarjuna, Mahomet, Al Kindi, abélard, Averroès,
      More, Rousseau, Marx, Wittgenstein, Weil, Sartre.
      De là, la parenté des pensées, la possibilité d’un dialogue des cultures,
      et une unité d’intention capable de fédérer, en une même famille,
      sur toute la tere, les hommes de bonne volonté.

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  3. Zadig, l’ingénu? Si l’on veut. Mais plus une représentation de la vie à travers différentes expériences du monde, de la vie, intuition du vrai. Ce conte de Voltaire illustre une certaine sagesse, faite d’intelligence et d’ironie, du sens de la justice et du gout du bonheur

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