Confiance, méfiance, alliance avec les mots

Face aux mots, il y a trois sortes de philosophes : Les premiers leur font toujours confiance, comme Parménide, Platon, Du Marsais, Heidegger. Les deuxièmes s’en méfient pas à pas, comme Cratyle, bien sûr, qui renonça aux mots, mais surtout comme Aristote, les sceptiques, Nietzsche, Bergson, Wittgenstein et Derrida. Quant aux troisièmes, ils héritent du problème, et rêvent d’une alliance.

Les premiers ont confiance dans l’unité du jeu des sens, qui va vers l’Idée, ou qui vient du peuple, mais qui signale toujours quelque authenticité de l’origine, ou de la destination. Les mots ont en eux même un mouvement qui ne trompe pas. Ils donnent à penser. On peut les croire. On peut les suivre, et c’est cela, penser : suivre les mots. Les mots sont donc en un sens des mots d’ordre, comme le disait Deleuze, dans son analyse si délectable de l’information, au cœur de Mille plateaux.

Pour les deuxièmes, mieux vaut ne rien dire, ou se perdre en préalables sur les mots pour le dire, plutôt que de suivre aveuglément un mot. En chaque mot, le jeu des sens révèle alors un labyrinthe, aussi riche en possibles qu’en périls. Comme dans la forêt cartésienne, l’infinité des voies de ma liberté est telle que je ne saurais y errer à l’aventure sans m’y perdre inéluctablement. Il ne leur reste plus qu’à avancer avec prudence, en examinant pas à pas chaque mot comme un piège, qu’il soit une polysémie confuse à rendre distincte, une affirmation « dogmatique » ou « trop humaine », une «étiquette » utilitaire, ou encore un « jeu de langage » à « déconstruire ».

Je cherche pour ma part une alliance ludique, parce que je me sens aussi proche, sur ce point, de Platon que d’Aristote, et aussi proche de Du Marsais que de Derrida. Cette alliance est double, car on peut s’allier avec les mots précisément parce qu’ils sont eux-mêmes des alliances de sens, en sorte que, comme nous, ils sont des mondes.

Je tiens les mots pour des mondes, voire des jeux de mondes car ils tracent des limites imaginaires, toujours arbitraires dans un réel, qui demeurerait sans les mots hétéroclite ou continu, et donc toujours absurde.

Je tiens les mots pour des utopies. C’est en ce sens qu’ils n’ont qu’un sens, qui est précisément le jeu d’ensemble de leurs multiples sens. Leur sens est l’alliance de leurs sens. Que tout cela porte le même nom, et que tous ces gens se comprennent quand même, voilà l’utopie du langage, impossible sans un trésor d’intelligence sédimenté, siècle après siècle, au sein de chaque mot.

C’est en ce sens que les mots ont toujours raison, même lorsqu’ils ont tort, parce qu’il est plein de sens de distinguer ce qu’ils distinguent et de confondre ce qu’ils confondent, et ce précisément parce que leurs limites demeurent parfaitement arbitraires. En effet, Il est arbitraire de tracer des limites dans l’absurde, dans le vrac continu du réel. Mais le déplacement de ces limites a toujours un sens. Considérez la frontière : évidemment, elle aurait pu passer ailleurs ; c’est pourquoi le moindre de ces déplacements est si hautement politique.

L’arbitraire institué est en général si habituel et coutumier que l’on peut le croire éternel et fondé. Et pourtant on voit partout les gardiens de l’ordre le surveiller avec la plus grande inquiétude. Ils ont raison de craindre, car la nature même de l’arbitraire le définit à jamais comme ce qui peut changer. Rien de mieux surveillé, policé, contrôlé que le langage, et pourtant rien n’y fait : c’est toujours le peuple qui impose ses usages. Comment ne pas rêver d’une alliance du peuple et du langage ?

25 réflexions sur “Confiance, méfiance, alliance avec les mots

  1. Le mot « chien » mord-il? le mot « peuple » fait-il les révolutions? le mot « bête » rend-il intelligent?
    Je dirais qu’en effet, le mot « mort » tue.
    Mais je me demande dans quel groupe, auprès de quels alliés, cela m’embarque..

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    1. Je ne sais pas vers quel groupe vous pousse une telle idée…
      mais, je dis bien si, les mots avaient une telle puissance…
      il serait aussi sage qu’expédient de s’en méfier,
      et l’idéal serait de faire alliance avec eux,
      quitte à leur laisser l’essentiel
      des combats à mener .
      Car que risque
      un mot, au fond?
      il est quasiment éternel,
      et aucun mauvais usage ne lui fait du tort…
      Ceci dit, il resterait à expliquer que les mots, à eux seuls, aient ce genre de puissance…

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  2. Intéressant, c’est justement un jeu de mots, mais d’où viennent les mots ?

    Je m’intéresse aux langues, je suis polyglotte et ai découvert que la présence du grec et du latin dans les langues modernes nous importe toujours. La bibliothèque, un mot grec adopté par des nombreuses langues européennes.

    « Normand » vient du mot islandais « Normadr » qui signifie « les gens du Nord ». L’histoire m’intéresse également, mais je crois c’est parce que j’ai des racines wallonne, italienne, suédoise et probablement espagnole… J’ai l’arbre généalogique de ma famille, un sacré melange…

    Le sens d’un mot, une langue est vivante et ça m’interroge, on peut changer le sens d’un mot, même si la signification reste la même… Je fais du théâtre à Paris.

    Bonne journée

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  3. J’aime demeurer dans la confiance personnellement… J’y trouve une ouverture où chacun peut y mettre de ce qu’il est, et accepter la complétude de l’autre, pour pouvoir être soi…🙂 et cordiales salutations toutes amicales dans ce jour nouveau…

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    1. Mais
      qu’ont-ils donc,
      vos mots?
      Je veux bien
      que les aléas de la vie
      recouvrent tel ou tel mot,
      pour tel ou tel d’entre nous
      d’une gangue de désagrément,
      de rancoeur ou de souvenir cuisant.
      Mais le mot est aussi celui de tous les autres:
      ne peut-on s’appuyer sur ce fond commun pour lui pardonner?

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  4. Nos mots tout comme nos pensées font de nous ce que nous sommes car ils en sont le reflet… Le mot a son vécu sensoriel, émotionnel, sa répercussion mentale et spirituelle, sa puissance bienfaitrice ou destructrice selon le vécu personnel ou collectif culturel associé, Donc, les mots sont une extension des êtres, de leur moi profond : alors confiance ou méfiance? Alliance ou mésentente? La vie et la mort des êtres sont dans le pouvoir des mots….

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      1. Ce qui est fort dans le mot, ce par quoi vient sa puissance, par rapport à l’image (le « visuel » dont parle Benedicte D.), c’est son ouverture, son champ infini. Prenons par exemple le mot « soleil ». Ce mot est mille soleils, mille espaces, mille couleurs. Il est le soleil qui brille – ou pas – dans les esprits de mille esprits différents. Alors qu’une « image » du soleil arrêtera sa perception dans l’espace-temps : ce sera CE soleil-là à CE moment-là, dans CET espace-là. Il y a dans le mot une souplesse, quelque chose de liquide je dirai, de non contenu, que ne peut retrouver l’image – qui est toujours « une » et bornée (par son cadre, notamment).

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  5. Si vous n’aviez pas cliqué sur le bouton « j’aime » sous l’article de mon blog, je n’aurais probablement jamais découvert votre blog qui me semble désormais incontournable.
    Cet article est une belle image des mots, pour ma part, je les prends avec des pincettes, ce ne sont pas des ennemis, ni des amis, c’est une sphère pour tenter de transcrire ce qui finalement n’est pas vraiment transcriptible: le mot utopie ? Je pencherais pour un oui.

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  6. Je ne cherche pas à avoir raison ou tord, j’émets un avis personnel tout simplement. Le pourquoi et le comment c’est à vous de le trouver pour vous-même. Pour cela certains mots auront un sens pour vous qu’ils n’ont pas pour tout le monde. En cela votre vécu personnel est influent. Il est des chemins qui sont même si l’on ne les perçoit pas forcément, c’est là que les uns diffèrent des autres, la différenciation des êtres est comme la différenciation de la profondeur des mots selon sa réceptivité ou pas. Des mots produisent la vie, d’autres produisent la mort, il n’y a qu’à regarder autour de soi pour en voir les effets dans la vie de beaucoup. Les mots sont à notre service, sans eux, nous ne serions pas car ils sont notre source et nos ressources.

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  7. ‘ »C’est toujours le peuple qui impose ses usages »…pardonnez moi de m’arrêtez sur cela au détriment de tout le reste qui est si riche, mais cela me parait une vue de l’esprit. Si la voix du peuple était la voix de Dieu, si son langage était celui d’un pouvoir quelconque, restitué par l’épreuve du temps, alors la culture serait le bien le mieux partagé, l’art une donnée universelle..entre autres, .ce n’est guère le reflet que je vois autour de moi, bien je navigue aussi en utopie….de mots, pensés fortement et actés autant que possible….les mots pourtant s’habillent et se déshabillent, ils ont une histoire et quelquefois finissent même par être si dévoyés que leur sens se retourne contre eux….? il n’y a guère de permanence en eux, faut-il s’en plaindre ou admirer le côté vivant, mouvant fuyant ? Un mot éternel serait-il le corollaire d’une pensée…figée ?

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  8. Ayant longtemps travaillé sur le lexique préclassique, je ne partage pas votre vision (agréablement poétique) du « mot ». J’ai une conception fonctionnelle du langage, à mon avis mu par la dialectique de deux forces contradictoires (pour simplifier à l’extrême) : la tendance à la singularité voire à l’idiotisme, et la normalisation plus ou moins coercitive. La première produit la création, l’exploration, le néologisme, … la seconde permet la transmission entre générations, donc la diffusion des innovations de la première (après un tri drastique).
    Si le langage est essentiel à l’humanité (et à la pensée) deux expériences extrêmes s’en passent : la folie et l’extase, presqu’ impossibles à « mettre en mots ».
    Je comprends les penseurs et les scientifiques qui se méfient des mots, dans la mesure où ceux-ci doivent être contextualisés pour les débarrasser de leur polysémie virtuelle, pour qu’ils tendent à une monosémie qui préserve la précision de ce que l’on veut transmettre (les poètes suivent le processus inverse et rendent, voire augmentent la polysémie virtuelle du mot).
    Quant à savoir si les mots (et plus généralement la langue) influencent la pensée, c’est une vaste question, comme le dirait ironiquement, et pour s’en débarrasser, un général célèbre. Quoi qu’il en soit, une pensée reste virtuelle, non formée, tant qu’elle n’est pas formulée (même mentalement) : donc elle passe par le langage, qu’il soit un filtre ou une source.
    Cordialement.

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    1. Monsieur, j’envie votre assurance:
      hélas, ma thèse sur le langage ne m’a rien donné de tel.

      Je reconnaitrai volontiers mon erreur sur le mot
      si vous m’en montrez un qui n’ait pas plusieurs sens,
      avec entre eux un jeu sémantico-social.
      D’ici là, je continuerai à penser que le langage est profitable
      à certains contre d’autres, et non pas utile à tous,
      autrement dit, qu’il est social, et non pas fonctionnel.

      J’oubliais: je ne partage pas votre mépris pour la poésie.
      D’ailleurs, c’est le mépris en général que je ne prise guère.

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      1. Je ne méprise pas la poésie (bien au contraire) et ne vois pas ce qui vous l’a fait penser dans mon commentaire, que je voulais cordial.
        J’espérais contribuer à une recherche réciproque en apportant un autre point de vue, discutable.
        Je me suis trompé, et ne vous importunerai plus.
        Bien à vous.

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  9. le pouvoir des mots … un beau poème dont je me souviens. Et d’autres encore que j’avais composés. Tiens, je sens que je vais aller les rechercher dans mes tiroirs et les installer sur mon nouveau blog que je vous remercie Jean-Paul d’avoir visité.
    Mais d’où vient le pouvoir des mots ? leur puissance ? sans être philosophe et sans doute bien piètre penseuse, il me semble que cela leur vient précisément de leur origine. Le mot c’est en même temps l’homme. L’homme un jour qui se redresse, l’homme qui marche, l’homme qui sait. Et la parole enfin jaillit. Elle jaillit, elle explose d’un être en pleine évolution. D’un être qui veut conquérir. La parole c’est ça, c’est le jet de tout ce que l’homme porte en lui. Dès l’origine. Alors aujourd’hui je pense que cette puissance se transmet. Le petit enfant qui se met à parler, fait l’admiration de tous. On comprend enfin ce qu’il veut dire. Il va pouvoir faire corps avec tout le reste de la tribu. Echanger, demander, s’imposer. La parole c’est tout ça. Quand il commence à dire « papa », « maman », tout le monde est en admiration. Et l’enfant le sent, et l’enfant va jouer avec ça, avec l’admiration de son entourage. Et la parole va essayer de charmer, de convaincre … la parole est avant tout liée à l’affect. C’est pour cela qu’elle est si puissante, car l’affect est le pire des trompeurs. Alors la parole à son service est la pire des manipulatrices. Bon … allez, je ne sais pas si j’ai développé dans le bon sens. Mais sachez Jean-Paul que je prends toujours plaisir à passer par ici pour philosopher un brin.

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