Le désir est-il provoqué par les mots ? __(lire Balaert 5: l’origine du sens)

Dès la première page de Pseudo, d’Ella Balaert, ce sont les mots qui font naître le récit, parce qu’ils font naître le désir:
 
« Lisez, mes amies ! Lisez le message que je joins à ce courrier. Et dîtes-moi ce que vous en pensez. Pas du meuble, mais de l’homme qui a rédigé le message. Franchement, un individu capable de faire rire dans une petite annonce qui met en vente un semainier Empire en placage d’acajou est un homme rare, non ? Surtout quand le meuble a pour poignées de tiroirs des « anneaux retenus par des mufles de lion » et des  « pieds griffes en bois noirci »… Sans parler des « blanches veines  du marbre gris »…Et cette console Louis XVI ! Je sens que je vais craquer … « Acanthes sculptées »…Ce que ça sonne bien !  « Enroulements en ceinture »…Quelle sensualité … Qui eût cru qu’il pouvait s’échanger des propos si torrides sur une innocente liste de brocanteurs ?»
 
Car d’où vient-il, le désir? Rêve-t-il de posséder ou d’être possédé? Et par quoi faut-il être possédé pour que le désir s’éveille ? Comment la littérature érotique peut-elle suffire, où le corps lui-même ne suffit pas toujours ? Le désir pourrait-il naître simplement de mots ? De mots que l’on chuchote, de mots que nous imaginons, de mots lus, de mots sus, de mots ouïs. Regardez l’art des mots culinaires, et imaginez qu’ils se chargent, comme chez Balaert, d’un érotisme à la fois latent et piquant :
 
« Vous me demandez si je suis gourmande ? Tout dépend dela friandise. J’aime que le salé au sucré se marie, j’aime que la ferme tendreté d’une viande s’accompagne d’un fruit fondant. J’aime qu’une épice exhausse une sauce, et qu’en bouche un bon vin me râpe, un peu, les papilles. Et je préfèrerai toujours un assortiment de mignardises à un seul gros gâteau, fût-il crémeux à cœur.  Car j’aime la variété, la surprise et la fantaisie. Pas vous ? »
 
Dans Pseudo, l’invite est implicite,  explicite à la fois, tant le désir aime à se dévoiler en se voilant, comme le sens des mots, leur œuvre en nous, si sensuelle. Seul un mot peut susciter le désir, et c’est cela, le sens. Sinon, pourquoi le poursuivrions-nous? Comme chez Eve, le désir est toujours de comprendre. 
 
« Il y a mille façons de croquer la pomme, vous savez, cher Ulysse. Laquelle a vos faveurs ? Il faut déjà la bien choisir. Ferme, lisse, la peau douce. On peut l’aimer sucrée, personnellement,  je la préfère légèrement acidulée, je trouve que cela procure des sensations plus vives, surtout si la chair, crue, en est un peu coriace. Mais à l’occasion, je ne dédaigne pas de la  consommer  préparée. En charlotte, en tatin, cela fait un peu trop scène d’hiver, devant un petit feu. En chausson, c’est pire : pourquoi pas en charentaises ?  Mais on peut la farcir, on peut la flamber, ou la regarder fondre (dans une noix de beurre, avec un soupçon de cannelle). Car tout est bon en elle, et c’est bien à tort qu’on en a fait un fruit défendu, ne croyez-vous pas ? Ou peut-être est-ce pour cette raison qu’on l’aime ?»
 

En savoir plus sur Ella Balaert:

http://ellabalaert.wordpress.com/                     http://fr-fr.facebook.com/people/Ella-Balaert/

27 réflexions sur “Le désir est-il provoqué par les mots ? __(lire Balaert 5: l’origine du sens)

  1. Des ombres enlacées dans une lumière
    contre-jour enluminé
    pluie scintillante
    sacrilège sur le marbre abîmé
    le silence parfumé
    de cette brume vaginale
    pénétrée
    par une anche libre
    par cet hymne crépusculaire
    immobile
    la femme offerte aux lumières
    de mes doigts organum
    aux feux de mes yeux
    seulement
    voilà,
    un nuage passa,
    et,
    les jouissances soupirèrent leurs psaumes païens
    seulement
    mes yeux
    avaient vu
    et mes mains démesurées
    ont caressé l’ombre
    de l’architrave dorique
    sous l’aube rougeoyante :
    Miraculo in excelsis homo…
    MANDIN

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  2. Tres joli billet sur l’épouse diaphane des mots. Les mots et la séduction des fictions qu’ils engendrent. Un désir qui s’introduit par les mots et se développe par les actes. Bref de la a aller au signifiant du signifié, une étude étymologique qui prend ses racines bien loin en effet.
    merci

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  3. oui !! Assurément oui, les mots peuvent susciter le désir : les discours, les poèmes, les lettres d’amour….le mot : passerelle entre l’imaginaire et le réel dont on ne peut se passer, dès lors que l’on veut quitter un état animal.

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  4. J’aime beaucoup le propos, lequel rencontre d’ailleurs de fort jolies réponses. Toutefois je reste quelque peu alarmé en ce qui concerne la bandaison tendancielle des sourds et malentendants, des aveugles devant les lettres de Madame de Sévigné ou encore les écrits du divin Marquis non transcrits en braille.

    Merci pour ce joli billet là qui nous apprend aussi qu’il est possible de ne pas érecter à la légère…
    Mais quel sera le choix des mots, de quels mots, triviaux, poétiques, suggestifs, allégoriques?

    En tout cas: certainement pas au clairon!!!

    S

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    1. Quant au choix des mots rien n’est plus intime,
      même si cette intimité peut-être partagée,
      comme dans le cas du couple.
      La liberté est rarement
      si près du secret,
      (J’hésite entre deux mots que je ne prise guère, mais qui sont indispensables ici:)
      si privée et si
      sacrée.

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  5. L’emploi du vocable « couple » en revanche semble ne pas, cher Jean Paul te poser de difficultés particulières…Il ne s’agira peut-être que d’une légère étourderie.

    Et pourtant combien il y aurait lieu d’en inspirer….Comme le disait un poète :
    – » Quand je croise un couple dans la rue, je change de trottoir! »-.

    Dans « le couple », la police est déjà sur les lieux! Insidieusement tout d’abord puis totalement ensuite….

    Le couple n’est pas le terrain du partage mais celui de la réunion dans le séparé de tout ce qui nous et se cristallise dans le représenté des désirs et du cours ludique de leur accomplissement amoureux. Nous préférons au terme « couple » infiniment galvaudé au point de n’être plus rien d’autre qu’un concept pater familias de marketing à la petite semaine de ces officines prospérant sur la misère affective des gens, celui « d’association amoureuse temporaire entre deux personnes », de « duo libre », promouvant dans leur intimité – brève ou non- tout ce que la double pensée leur interdit, ou formate comme autant de marchandises ou orgasme réduits au consommable.
    Selon les défenseurs de la sphère « privée », ce qui est « privé » est en réalité tout ce qui est privé de vie comme ce qui est « sacré » n’est qu’un moment du consensus concept de partage tronqué et soumis à des visions communes d’où toute originalité aura été gommée ou encore réduite à merci au point défaire ressembler chacune d’elle à son anti-thèse même.

    Toute « transgression libre et jouissive » aura contre elle son nouvel encadrement juridique et moraliste sur un fond de boutique supposé accorder des « droits » qui bien vite se révéleront n’être jamais que les rets et les chaines des passions libres se transformant peu à peu en reproductions inconscientes encadrées mais consenties des comportements anciens qu’il s’agissait hier encore de transgresser, socialement, quotidiennement, érotiquement, amoureusement, politiquement.
    Et, il faudrait se battre pour obtenir ces « dérogations » sensées figurer de « nouvelles libertés », ce qui inévitablement nous fait songer à cette sentence de Machiavel extraite du « Prince » qu’il conviendrait de rappeler plus souvent:

    -« Faire dire à l’esclave /je veux/ plutôt que d’avoir à lui dire /tu dois/ voici l’art de gouverner. ».

    Sinon, pour revenir au débat aimablement proposé ici,nous recommanderions sérieusement la lecture de M.F: -« Les mots et les choses ».

    Bien amicalement toujours.
    Steph

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    1. tous les mots viennent de mon ami le peuple,
      qui m’a autorisé à les employer tous,
      depuis merde jusqu’à Dieu,
      en passant par couple
      ou sacré.
      C’est une
      question de
      liberté de pensée
      (donc non négociable)
      mais aussi une question politique:
      Pourquoi laisser des mots à l’adversaire?
      Ce serait un peu comme si nous laissions au Front national
      la « patrie », la « nation », et, finalement, pourquoi pas la « France »?

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      1. Il semble difficile de critiquer une organisation sociale aliénée de l’existence sans critiquer aussi toutes les formes de langage aliéné et parcellaire qui appartiennent à cette organisation.

        On retrouve cette question chez bon nombre de gens de Rimbe à Artaud en passant par Tzara, puis les surréalistes et enfin situationnistes. Il y en eut bien d’autres obscurs ou célèbres qui tentèrent de redonner au langage le sens ses mots et de leur emploi devenu captifs des processus de réification ou encore vidés, étripés de leur réalité même.
        Ainsi les termes que tu évoques en ne coulant pas les laisser aux FN ou aux autres falsificateurs ont-ils aussi un tout autre sens selon qui les emploi et dans quelles circonstances. Vie quotidienne, Travail, Spectacle, Misère, Relation amoureuse, Urbanisme, Amour, Emeute, Art, Situation sont autant de termes susceptibles de receler une autre conceptualisation que celle que nous imposent ces défenseurs du vieux monde et de toutes ces notions qui l’aident encore à se maintenir insupportablement aux commandes du plus grand nombre de vies.
        A ce propos Théodore Adorno écrivait dans ses Minima Moralia: – « La vie ne vit pas ».

        Bien cordialement

        Steph.

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  6. @ J.P.
    Le propos ici ne se tient nullement sur des questions de « droit » ou de « non-droit », de prohibition du verbe, d’une mise à l’index de certains mots et de leur emploi mais bien de la réappropriation pleine et entière de ceux-ci en les situant précisément dans le contexte de leur emploi révolutionnaire possible plutôt qu’en tant qu’accumulation de coquilles vides, en tant que « gastéromots ».
    La récup’ actuelle autour de l’ami Brassens, consistant en soi à n’être qu’un grand stérilisateur de sens culturellement équipée, ridicule et significative, devrait mettre la plume à l’oreille à plus d’un, à plus d’une.

    N’est-il pas
    Cordialement.
    S.

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  7. Le désir vient de l’usage des mots qui sont des armes et de la façon qu’ils ont de provoquer des images dans la tête des gens . c’est ces images qui provoquent le désir , d’acheter telles ou telles choses , ou personnes . Le désir de posséder une femme ou un homme est un cri du coeur ,mais aussi une alchimie des corps et des coeurs

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  8. Rappelons cher J.P que ce fut toi qui exprima en tout premier certaines réserves prudentes et d’usage donc à l’égard de certains vocables (au moins deux)…Ce qui de fait sous entendait qu’il était loisible à chacun d’en exprimer aussi envers d’autres levant également beaucoup d’interrogations (en aucun cas un « bannissement », ce n’était pas mon propos en fait) sinon à tous les mots concourant à un langage correspondant à une époque donnée, à la construction de la pensée des gens qui l’habitent et la pensent, la subissent ou la construisent ou incitent au dépassement de tout ce qui est selon le principe de « tout ce qu’on ne dépasse pas pourrit, tout ce qui pourrit incite au dépassement « , c’est donc également parler de tout ce qui se communique et comment.

    Ha là-là…Je vois bien que je ne vais pas gagner mon « triple A » de cette façon…Triple buse que je suis….
    Héhéhéhé

    Steph

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    1. Mais si, mais si! Je crois même
      que Mélenchon a offert récemment
      à une agence de notation de l’andouillette AAAAA.
      Humour gras et lourd pour lequel j’avoue un certain faible
      Voila de l’action ludique
      ne rien leur laisser
      même pas le
      saucisson
      te dis-je
      amitiés
      jp

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  9. Provoquer ? joli mot c’est vous qui l’avez écrit plus haut
    Que pensez-vous de plume ? ou de vie ? ou bien de samsara !
    Encore bravo pour cette lecture lue au galop, relue au trot et revisité pas à pas.
    Un mot ?
    Ces mots délices, ces mots pains d’épices
    On »cannellise » parfois les mots nouveaux, sans avoir le pouvoir miel accacia
    Parfois brut, parfois lavande, on le goûte dans l’instant Thé
    Sans artifices, appréciant juste un peu l’instant sucré
    Douceur du mot qui amène l’autre, comme la tisanerie de la vie, un coup trop infusée, un coup pas assez !
    Ô tendres abeilles qui piquent, qui meurrent laissant en cadeau le goût de l’infusion de la matrice « pollen »
    Les mots silences, les mots sourds, qui amènent les mots maladroits, les mots chocs.
    Plénitude derrière le mot trop lourd, désir du mot effronté avec qui on aime parfois s’amuser
    Je trempe dans le mug imaginé, le mot gauche pour vous dire « bravo »
    Votre site est un bémol sur le si, derrière les la,la,la de la vie endorphine, ça réveille notre côté sot
    Et oui nous ne sommes pas que des robots, même avec ces iphones, ces réseaux sociaux que j’analyse un peu trop, il faudra toujours des mots, ils changeront mais résonneront toujours
    De cette main novice, je le glisse en tempo, avec ce métronome sans echo réel mais qui capte comme même le son abécédaire
    A ces âmes pleines, solitaires, à poser ses riens, ses touts sur la clef mie-caline, oui « j’le dis, j’le crie, cela ne sera jamais de trop de philosopher c’est une façon d’être, un concept de sagesse déguisé parfois en malin. Copiner du mal, du bien, danser avec les mots, les émotions c’est bon.

    C.L

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  10. Le désir est-il provoqué par les mots?
    Je le crois, effectivement…
    Un homme arrivera plus facilement à me séduire par les mots qu’en personne, s’il est habile évidemment! Ou s’il y arrive sans les mots, ce sera éphémère, car vide.
    Les mots déclenchent des images, des sensations, des nuances… Les mots construisent des dimensions à explorer aussi vastes que l’imagination, ce que les gestes, à eux seuls, ne peuvent accomplir. Je visionnais hier le film LES SAVEURS DU PALAIS, où on y voyait la cuisinière du président décrire avec passion ce qu’elle préparait, ce qui mettait l’eau à la bouche bien davantage que les plats en question.
    Mais est-ce uniquement en raison des mots, ou bien de tout ce que transportent avec eux ses mots?
    Ne dit-on pas aussi que les mots rejoignent la région dont ils émanent?

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  11. Je dirais que les mots participent à provoquer le désir . Un mot , un son ….mais pourquoi pas alors une forme ..
    Je me demande comment cela se passe chez le tout jeune nourrisson qui a le désir d’être contre sa mère , en sentant son odeur par exemple ….

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