Ni sujets ni objets : nous sommes des trajets

Le deuxième effet de la théorie des trajectoires est de nous redéfinir : nous ne sommes peut-être ni sujets ni objets, mais trajets ; non pas des êtres de passage, mais plus profondément les êtres du passage, comme les agents d’un passage du monde en son entier. Plus encore que passer: être le passage. Autant dire, si nous sommes le passage, que nous sommes le temps. On voit bien que l’espace et le temps se construisent à partie de la trajectoire, et non pas l’inverse. Il suffit pour cela de cesser de privilégier la vitesse : le repos, le sommeil, font partie de la trajectoire. Descartes déjà, parlait d’un marin qui s’endort dans un port et se réveille dans un autre : sa nuit a été immobile et pourtant trajectoire.

Tout est trajectoire. Tout passe, le plus souvent en s’évitant. Dans une cour de maternelle, les enfants courent à toute vitesse, et ne se percutent quasiment jamais. Dans une ville, certains accidents se produisent mais incomparablement moins souvent qu’on ne pourrait le craindre. C’est un petit peu le contraire de ce que dit Epicure : des trajectoires ne produisent pas des chocs, et s’il fallait attendre un grand nombre de chocs pour que se produise un monde, l’idée de trajectoire conduit presque à penser qu’on aurait fort bien pu se passer de monde, ou que nous vivons dans quelque chose qui n’est pas un monde parce que le monde n’a tout simplement pas été créé. A nous donc, de passer, comme des sillages dans le rien.

Texte remanié , à partir du texte paru dans : Jean Paul Galibert, L’idée de ludique, Publie.net, cité en bibliographie

23 réflexions sur “Ni sujets ni objets : nous sommes des trajets

  1. C’est un thème biblique ! Lire : Évangile de Thomas Traduit et commenté par Jean-Yves Leloup, Albin Michel, 1986 p. 129 à 131.

    Mon point de vue est plutôt constructiviste :

    Marcheur, ce sont tes traces
    ce chemin, et rien de plus ;
    marcheur, il n’y a pas de chemin,
    le chemin se construit en marchant.
    En marchant se construit le chemin,
    et en regardant en arrière
    on voit la sente que jamais
    on ne foulera à nouveau.
    Marcheur, il n’y a pas de chemin,
    seulement des sillages sur la mer.

    Antonio Machado, Chant XXIX des Proverbes et chants, Champs de Castille, 1912-1917.

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  2. J’apprécie tout particulièrement votre article sur le passage et les trajectoires. « Abandonner la vitesse »… A très bientôt. Catherine Lebouleux

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    1. Lire :
      • Milan KUNDERA, La lenteur, Gallimard, 1995.
      • Pierre SANSOT, Du bon usage de la lenteur, Payot, 1998.

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  3. « … comme des sillages dans le rien… » ou dans le tout, justement. Difficilement envisageable, par exemple, serait de voir, percevoir, noter un quelconque sillage dans le Rien.

    Un sillage laisse des traces, aussi éphémères furent-elles, comme un ricochet s’efface, engloutissant le galet qui s’amoncelle au fond de l’étang – résultante tangible des ricanements d’un enfant (ou d’un grand) qui furent un jour, un temps, lâchés dans l’espace temps.

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    1. A moins que le rien soit le trop plein,
      de tout ce qui existe sans exister,
      c’est à dire un peu tout, notamment
      l’être, qui est idéal,
      le néant, qui est destruction,
      le monde, qui est imaginaire,
      et le réel, qui est absurde.
      Comme quoi,
      on peut dire que tout est rien
      sans tout confondre…

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  4. E’ come dire sassi di un sentiero? I sassi si dispongono a caso ma il sentiero è determinato: casualità e destino coesistono a formare la traiettoria. ( scusami ma non saprei dirlo in francese)

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  5. Parlant de trajectoires, il m’est venu un constat qui n’a de cesse de me faire réfléchir : Si l’on considère l’internet comme un espace « augmenté » (par rapport à celui où nous respirons) – soit un nouveau continent topologique –, il n’existe aucun équivalent en terme de ce qu’on pourrait considérer comme un « temps augmenté », ou temps élastique. Les jours ne font toujours hélas que 24 heures (et l’homme a toujours autant besoin de sommeil…) Ce qui fait que la seule issue possible pour que l’homme parcourt ce « double espace » dans le laps de temps qui lui est imparti est soit d’augmenter sa vitesse, soit de réduire drastiquement l’espace qu’il aime parcourir. Sous peine de devenir velléitaire et superficiel. Comment résoudre cela philosophiquement ? Et pratiquement ?

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      1. Le multitâche, oui j’y ai pensé, – quoique le cerveau ne traite toujours qu’une information à la fois, de manière linéaire ; le multitâche est une « impression » – ; cela ne résout pas pour autant, à mon sens, cet épineux et assez nouveau problème du TROP (que les spécialistes appellent l’ « overflow cognitive syndrom ». En fait le vrai luxe c’est le temps, car il n’est ni compressible, ni extensible. Il passe c’est tout. (Après, l’impression liée à sa perception, c’est encore autre chose…)

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  6. saludos desde colombia jean paul quisiera conocer más sobre francia y sobre el otro lado del mundo…no podrias tener un blog en castellano

    google.translate

    Jean Paul voeux de Colombie voudrait en savoir plus sur la France et à travers le monde … vous ne pourriez pas avoir un blog en castillan

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  7. mais le rien, c’est déjà quelque chose non?l’important, c’est de lui donner un sens, de meubler ce rien d’émotions, de passions, de culture.c’est nous qui définissons le temps, qui décidons finalement de faire des pauses dans ces trajectoires, de profiter de l’instant, par ce que malgré tout, une trajectoire peut en briser une autre en un instant.et c’est là que se font les chocs justement, et que le rien devient autre chose…

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  8. Les micro-parcours de Noudelmann, « Beckett ou la scène du pire » où la vie est condition, à condition que l’on ne vi-se – pas, si cela passe, passe, passe..

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