Les lieux métaphysiques

Ce lac de montagne en son écrin de neige, la pointe à doubler par gros temps, cette église crénelée veillant sur le village, le chemin de campagne, mais aussi le pont surplombant l’autoroute, ce quai de gare, le couloir d’hôpital: il est des lieux qui gravent en nous l’abrégé de notre condition. Nommons-les des lieux métaphysiques. Cette expression, aussi évidente qu’énigmatique, sera notre problème. D’abord, elle traduit  l’impression qu’ils nous procurent ou nous imposent d’une éclipse soudaine et radicale du monde ambiant, ordinaire. Mais, en même temps, elle l’outrepasse; car elle suggère que cette embolie de l’ordinaire nous voue, comme nu, à un autre monde, un autre temps, que nous éprouvons, de façon fort troublante, comme plus réel que le monde ordinaire. Comme si en ces lieux l’on trouvait un réel en deçà de notre monde. Comment distinguer ces lieux métaphysiques des lieux de l’ordinaire, comment interroger le rapport ordinaire du monde au réel?  Comment écouter ce qu’on éprouve en ces lieux singuliers?

Peut-on mettre en mot le genre d’expérience qu’impose un tel lieu? Et quel genre d’écriture le pourrait? Comment donner sens et suite à la possibilité qu’il n’y ait rien? Cette possibilité est comme le fantôme de la philosophie: toujours évoquée, mais toujours révoquée, toujours revenante, comme un fond impensable, une immense allergie adventice au fait même de la pensée. Elle est comme une hérésie de la pensée face à ses propres lois.

23 réflexions sur “Les lieux métaphysiques

  1. Bonsoir Jean-Paul j’ai beaucoup aimé lire ce texte je l’ai même lu plusieurs fois afin de m’en empreigner et m’imaginée de voir ce lac de montagne très relaxant …..bonne soirée et douce nuit..amicalement…Nize

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  2. grandiose !…
    et le passage au qualificatif de métaphysique me semble rendu possible par l’émotion qui accompagne la perception… ce lac en neige, ce couloir d’hôpital ont eu de l’importance à tel moment… la pensée n’est pas seule à créer la dimension métaphysique : elle n’y accède qu’à l’occasion d’une disponibilité de ma personne… c’est hérésie par rapport à la logique cartésienne qui pensait se penser à partir du seul moi.
    Cette perception, cette invasion du phénomène à la kantienne dans l’éveil des noumènes ou des idées, est-elle une trace d’un ailleurs où l’harmonie est plus forte qu’en mon expérience ? L’écho métaphysique ne serait qu’un pâle reflet d’une mystique où quelque chose (Quelqu’un) se donne à goûter (aimer?) plus qu’à comprendre…
    pfff, ça fume… 😉

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      1. Fondre, ou confondre… quand les mystiques confondent, ils sont confus, pour ne pas dire qu’ils se restreignent à la première des deux syllabes. Confusion… c’est toujours une tentation, car hors de l’être, qu’y a-t-il ? mais tout être n’est pas tout l’être…

        Et puis c’est la frontière du réel ou du monde que je ne saisis pas dans votre réponse.
        Le monde se restreint-il au visible… la foi chrétienne parle, par exemple, d’un « univers visible et invisible ». Et il ne s’agit pas seulement d’un au delà du visible en distance… plutôt d’un immatériel, qui n’est cependant pas enviable aux humains que nous sommes : c’est juste un autre « monde »… la mystique dont j’ai eu l’aperçu prétend seulement que l’intelligence humaine ne peut tout saisir, et qu’elle doit se laisser saisir par un vivant plus vivant qu’elle… auprès duquel le langage le plus fort est celui d’un amour, d’une volonté, plus encore que d’un savoir…

        Pour revenir à vos lieux métaphysiques, le sont-ils pour chacun, ou pour tous ? Il est des lieux qui appellent à la méditation… je pense que tous peuvent y être sensibles… et des lieux qui sont méta- surtout du fait de l’histoire de l’un ou de l’autre…

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        1. Le réel, c’est ce qui est avant le langage;
          le monde, c’est ce qui vient ensuite,
          ce qui se construit dans leréel du fait du langage,
          qui humanise aseptise et arrondit le réel.
          Le monde est donc imaginaire,
          et il peut y avoir autant de mondes que d’individus.
          L’être, pour moi, c’est l’idéal;
          on est chez Platon, des mathématiques à l’utopie.
          Dieu est sans doute à chercher par là,
          mais la plupart des mystiques l’ont évidemment dit réel.
          Le réel et l’être sont universels, comme l’absurde et la raison,
          par contre tous les mondes sont relatifs,
          eet nous parlons toujours du monde.
          Les lieux métaphysiques me présentent
          autre chose que des mots,
          ce qui est très rare…

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  3. Réponse à: jean paul galibert dit : 20 juin 2011 à 2:59
    « D’accord avec tout, sauf la parenthèse
    ne croyez vous-pas que ce qui est réel l’est pour tous? »

    En effet. Car qu’est-ce qui est « réel »… une chaise est une chaise, oui mais c’est aussi la chaise de x qui évoque x souvenir, c’est une chaise en bois, c’est une antiquité, c’est un ensemble d’atome, c’est un objet solide et pourtant c’est plein de vide, etc… La réalité (selon moi) est un cas du possible et il en est des milliers. Étant donné que l’on ne vit pas les évènements de la même façon, on ne voit pas les mêmes choses, on perçoit le monde différemment, etc. Ce que je vis = ma réalité. Je peux voir un coucher de soleil et être transcendée et à côté de moi voir des regards indifférents.🙂

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    1. Votre description de la chaise me plait fort,
      avec tous ses aspects, pas forcément compatibles,
      jusqu’au vide, qui la remplit quasiment.
      C’est tout clà qui me conduit à douter
      non du out que tout celà soit réel,
      mais que ce soit évidemment une chaise.
      Car elle ne le seraitpas sans le mot pour la dire
      et la rendre « évidente »
      C’est là ce qui à mes yeux la rend mondaine
      et, à ce titre, douteuse.
      bien à vous

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      1. Merci, ça m’est venu comme ça la chaise😉
        Exactement « Car elle ne le seraitpas sans le mot pour la dire » !!! On met des mots sur des choses pour une compréhension commune mais ce ne sont que des mots, on aurait pu dire qu’une chaise est en fait une table ou une pomme. D’ailleurs pour celui qui n’a jamais vu une chaise de sa vie et n’en connait ni le mot ni la signification, la chaise en soi n’existe pas. Je pense aux indiens qui ont vu pour la 1ère fois les bateaux de Colomb, au début ils n’arrivaient pas à les voir flotter sur l’océan car un « bateau » pour eux n’existait pas. Et ce en quoi on ne croit pas n’existe pas.

        Bonne soirée : )

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  4. Un lieu qui existe dans notre pensée, notre souvenir est réel. Il n’a plus grand chose de commun avec le lieu originel qui est venu s’imprimer dans notre subconscient. Au souvenir visuel sont venus s’ajouter d’autres élèments : un goût, un bruit, un sentiment. Et tout au long des années, le souvenir va s’enrichir, se modifier -ou s’appauvrir s’il perd de son importance. Ce lieu n’est plus celui d’origine. Il existe par lui-même à travers nous. Et contrairement à un lieu naturel qui peut prétendre à une très longue existence (si l’homme ou la nature le laisse tranquille), ce lieu intérieur disparaîtra avec nous.
    Merci pour votre texte, qui fait écho à des préoccupations du moment.

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    1. Merci beaucoup pour votre texte.
      Je crois que c’est une lecture
      possible, et vraisemblable de ces lieux
      ou de ce qu’ils sont pour nous.
      L’inconvénient est là: elle explique.
      Peut-être pourrait-on plutôt creuser l’écart,
      tendre la différence entre réel et monde
      si souvent omise, et si nécessaire à nos existences
      puisque seul le réel est réel.

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  5. Bonjour

    Et si tout simplement chacun y inventait son monde à lui . Il lui donnerait la formes de ses rêves , de ce qu’il voudrait que soit sa vie en dehors du monde d’aujourd’hui puisque il est contraint de s’en éloigner . Oui , pourquoi ne pas lui donner son monde de rêve à lui ?

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  6. Après la lecteure de cet post, j’ai me reveni les tableaux de De Chirico et Hopper.
    Leur places, rues, bar, chambres désert où nous reflétons nous meme et notre horror vacui.
    Au revoir 🙂

    ( nouveau post sur mon blog)

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  7. Les lieux métaphysiques sont nécessairement construits à partir du réel mais servent toujours à s’en échapper : on se plaît à se réfugier dans un lieu imaginaire tiré de nos souvenirs rassurants. Le lieu métaphysique défie les lois du réel par son intemporalité ;
    on aime à repenser à un lieu parce qu’il a suscité en nous une émotion particulière. Mais nous nous plaisons à le remodeler à l’image de cette émotion (tristesse, contemplation, méditation…). L’imaginaire nous transporte hors du réel, nous permet de le modeler à l’infini ou du moins d’avoir l’impression de le modeler à l’infini.

    L’imaginaire nous porte hors de nous-mêmes, nous permettant ainsi d’exister dans la réalité que nous avons choisie et non dans celle qu’on nous impose.

    J’aime les lieux métaphysiques.

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  8. Oh comme étrangement votre réflexion me fait penser à quelques lignes de Rilke !

    D’abord ces lieux qui ne semblent pas énumérés au hasard: des lieux de passage, que l’on quitte
    sitôt traversés.  » Nous en sommes les spectateurs, pour toujours et partout… »

    …  » Et qui nous a donc ainsi retournés de la sorte, pour que nous ne soyons, quoique nous fassions, dans chacune de nos attitudes, que séparation ?
    Comme celui qui sur la dernière colline, lui dévoilant sa vallée tout entière encore une ultime fois, se retourne, s’arrête, s’attarde, ainsi nous vivons et toujours nous faisons nos adieux « .

    Si ce n’est que …  » Tant d’étoiles exigeaient que tu les ressentes « .

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