N’en déplaise à Heidegger, l’être est utopie

N’en déplaise à Heidegger, l’être ne se révèle pas dans la présence, mais brille au contraire par son absence. L’être n’est pas le mystère de la donation, de la présence de l’étant en face de l’être-là, pas plus que son absence n’est réserve ou retrait. L’être n’est pas le mystère que l’être soit réel, car il n’est aucunement réel : l’être est précisément ce qui manque au réel : ce qu’il devrait être, et qu’il n’est décidément pas. L’être est nécessaire, alors que le réel est contingent. L’être est pur, le réel mêlé. L’être est immuable, et le réel changeant. L’être est unique, et le réel multiple. L’être est parfaitement connaissable, et le réel quasiment inconnaissable. Bref, l’être est le pensable, et le réel justement l’impensable, au sens où l’être comporte tout ce qu’il faut pour être pensé, alors que le réel en est démuni.

Le cœur de l’être n’est pas le miracle qu’il soit, mais le scandale qu’il ne soit pas. Dieu nous préserve, donc, de cet étonnement imbécile qui fait demander « pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » La vraie question est plutôt celle qui suppose l’inverse : « pourquoi n’y a-t-il rien plutôt que quelque chose ? »  Pourquoi les hommes réels sont-ils si manifestement dépourvus de tout ce qui est ? Pourquoi toutes ses choses si belles dont chacun sait qu’elles sont si nécessaires, font-elles à ce point défaut dans le réel, que nous en sommes réduits à imaginer que nous en disposons dans le monde ? L’expérience de l’être, dans sa si réelle irréalité, est donc celle de l’injustice radicale. L’être, comme pure utopie, lance sur le réel une lumière crue, cruelle, qui le révèle aussitôt comme injustice.

6 réflexions sur “N’en déplaise à Heidegger, l’être est utopie

  1. Heureusement que le réel est si « pauvre » et si indigent, sinon l’être aurait été qu’une matière informe, inféconde et improductive.

    Tout à fait d’accord, le réel est informé par la créativité et la puissance de l’être, une moment de libération de l’ego …..

    Mais , il est souvent aussi un « miroir » reflétant les frustrations et les déceptions gravées par l' »autre », croyant chasser la vacuité régnante.

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      1. Vous aimez l’idée d’accomplir Sartre. L’enfer c’est qui?
        Les « autres » modèlent le réel…Et si leur créativité est incompatible avec notre sens de l’accomplissement de notre être, elle ne produira que des frustrations. Mais peut-on leur en vouloir ces déceptions?
        NON, je suis tout à fait d’accord avec vous.: le devoir de l’être est comme cette revendication d’un pouvoir essentiel pour s’accomplir…. en instrumentalisant le réel….
        L’expression artistique (élan d’accomplissement) commande liberté et pouvoir…même s’il lui arrive de choquer parfois.
        J’en arrive à la conclusion ( qui est un de vos principe) , l’ennemi de l’être reste le NÉANT!
        SARTRIEN, je me découvre!

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  2. J’aime ce style de réflexion qui juge tout, critique tout, déconstruit tout, d’autant plus que le sujet ne me laisse pas du tout indifférent, mieux, il me donne des envies d’approfondissement ensemble, car vous être en plein dans mon mode de pensée. Le fait est que vous êtes allé plus loin que moi.
    Cette idée d’être est d’abord un idéalisme, c’est à dire une projection a priori dans l’être lui-même. Le terme être est lui-même problématique en soi, car rien n’est, si ce n’est ce qu’on veut être, c’est à dire, et vous le dites bien : » L’être n’est pas le mystère que l’être soit réel, car il n’est aucunement réel : l’être est précisément ce qui manque au réel : ce qu’il devrait être, et qu’il n’est décidément pas ». En fait, l’être veut être la Nature des choses, mais nous savons déjà que chercher de la nature aux choses c’est leur chercher au-delà de leur commencement, leur finalité. L’être est donc intimement lié à Dieu, soit par le commencement (origine), soit par la finalité (téléologie). Tous les raisonnements sur l’être sont donc des pastiches de théologie. Mais je pourrais et je devrais sûrement développer davantage pour que ma pensée soit plus intelligible. Le fait est que je n’en ai pas l’espace – nous pourrions le faire en privé -.
    Mais le point central de mon argumentation est l’existentialisme sartrien que vous portez à son apogée par la négation complète de l’être. L’être, la nature, ne saurait être réel car l’homme – existant par excellence – n’est pas ce qu’il est. Il n’y a d’existence que de création de l’être et pas de retour à lui. En ce sens, c’est une grosse erreur que d’inclure Kierkegaard dans le mouvement existentialiste car il ne satisfait qu’une seule condition: la subjectivité. L’être est donc toujours en devenir, or ce qui est en devenir c’est le réel, ce qui est contradictoire car l’être devrait être et non être en marche vers quelque chose. Je dis que l’être est en marche vers quelque chose, et ce quelque chose est un construit et non un être, car l’existant ne marche pas vers son accomplissement, c’est à dire vers son être, mais vers son néant d’être. L’être n’est donc ni devant nous, ni derrière nous. Il est toujours en construction, c’est à dire qu’il n’est pas, ou il n’est pas l’être. Ce que nous remarquons, et vous le faites bien, c’est que la chose qui est en réalité c’est le non-être, la négation constante de ce que doit être l’être. Ceci me pousse à dire donc, au rebours de Parménide, que l’être n’est pas; le non-être est. Ce qui est de toute éternité, c’est le néant, le non-être, la négation permanente: l’être, c’est le non-être, c’est à dire que ce n’est rien. Comme je vous l’ai dit, je pourrais développer davantage, de la liberté à l’esthétique, en passant par l’épistémologie, la morale, l’ontologie, etc. Cette pensée – la nôtre – car je pense qu’on se situe dans la même veine – mériterait vraiment un meilleur développement.

    Jean Eric Bitang.

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