La liberté du temps: l’album photo

Pour Ella Balaert

Comment fait-il, le passé, s’il n’existe plus, pour nous encombrer à ce point ? Car il faut bien l’entasser, le ranger, lui réserver des lieux étiquetés, si l’on ne veut pas qu’il déborde, il rampe sur le sol et s’empare de tous les autres lieux. Parmi ces lieux patentés, où chacun tente de circonscrire l’expansion perpétuelle de son passé, l’album photo, le grenier et le musée. Car le passé a une violence propre, qui nous interdit de le jeter, et l’autorise à nous hanter.

Mais on peut se tenir au bord du passé, le regarder défiler : l’album photo est fait pour être feuilleté. Les ombres défilent, comme une procession silencieuse. C’est un passage régulier, comme un vertige assez lent, un engourdissement qu’on nomme nostalgie. Entre le rythme des pages et celui de la vie, un rapport s’établit à notre désavantage. Le pire de l’album est sa suite, qui n’existe pas : la série des photos non encore prises, qui permettraient d’aller en quelques minutes jusqu’à ma mort.

L’album photo fait abstraction. Il est un résumé plus que partiel, partial, qui ne retient du passé que des sourires ; n’importe quel malheur s’y traduit en bonheur. Je n’ai jamais été aussi heureux que là où j’étais si malheureux. C’est très faux, peut-être, mais il le montre, il le prouve. L’album photo est une antimémoire. Pourquoi me croire moi plutôt que lui ?  Un conflit des mémoires en résulte, aussi indécis que délicieux. Mes passés se disputent pour moi : je ne prends pas parti. Je reste au bord de la bataille, à distance respectueuse des photos. Je regarde le temps passer sans moi. J’ai trouvé, j’ai dans les mains le bord du temps. L’album photo est un manuel d’éternité.

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9 réflexions sur “La liberté du temps: l’album photo

  1. On comprend qu’il est pour Ella Balaert ce texte, mais quiconque commence à le lire est happé et transporté devant ses propres albums et pris de ce vertige que tu évoques. Il est bien rangé avec ses trois paragraphes, bien écrit, avec raison et poésie à la fois, mais il hurle et c’est ça qui me bouleverse et me réjouit. En le lisant, je voyais de ces photos d’avant en noir et blanc où les gens ne souriaient pas et où on pouvait voir dans leurs yeux qu’ils étaient sûrs que l’appareil allait les transpercer jusqu’au fond de leur âme, et ils rendaient les armes, s’abandonnaient… et la raideur de la pose n’y faisait rien.

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  2. Je n’ai pas tous les éléments pour comprendre pourquoi ce texte est écrit pour Ella Balaert mais ai eu l’occasion du coup de découvrir qui elle est.
    Cet article sur l’album photo met en lumière le décalage qu’il peut exister entre ces témoignages de vie figurés et la réalité des personnages en ce qui concerne leurs ressentis ou vécus à ces instants. Et au fond, que cache ce besoin de collectionner ces preuves d’existences passées ? Est-il nécessaire d’avoir des albums photos pour ne garder que le souvenir de ce qui fait notre identité ?
    L’album est surtout le support de transmission d’une histoire quand une descendance vient en chercher l’origine. La mémoire est sélective, imprécise, alors que les photos témoignent davantage d’une réalité.

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    1. Vous définissez très bien l’album comme roman familial. Les photos elles-mêmes en font partie, comme point de vue sur les événements, et comme nouveaux événements sur lesquels brodér. J’entends encore ma grandmère conter sa vie avec son album: aucune distance entre les images et les mots, un seul et même monde, assez peu réel, au fond.

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