Deleuze et Balaert (II) : la non-identité

Sommes-nous nous-mêmes ? Pour des raisons inverses, Deleuze et Balaert se retrouvent pour défendre avec la même énergie notre irréductibilité à toute identité. Nous sommes masques ou meutes, anonymes ou multiples,  tout sauf nous, aussi insolubles dans l’Un que dans le Patronyme.

Claire conscience chez chacun du prix à payer pour cette farouche liberté de différer de soi : chacun sera à jamais encore plus autre que l’autre. Toute relation est ignorance, parce qu’il y a de toujours de l’inconnu, et qu’on ne désire qu’en aveugle, comme en fermant les yeux dans le noir. Le désir n’est pas relation à un objet, fût-il manquant, mais à un quelque chose que l’on prend pour lui. Qu’il n’y ait rien, ou autre chose, cela ne change rien à la force et à l’urgence du désir. Au contraire semble-t-il. On ne pourrait sûrement pas désirer ce que l’on connaît, ce que l’on voit en pleine lumière, et ne laisserait plus rien à espérer ou à craindre, à imaginer ou à entrevoir.

Mais faut-il tenter de rallier l’autre, et de sortir de l’anonymat ? Imaginons une jalousie ou un miroir sans tain, une de ces parois telles que seul le désir pourrait les traverser. Il faudrait  bien qu’on désire, sans rien savoir de l’autre côté. Y a-t-il quelque chose ? Ou bien le désir est-il le dernier acte de foi envers un réel depuis longtemps disparu ? Une bouteille à la mer, une tentative au mieux désespérée pour rallier quelque existence enfuie ? Qu’importe au fond le numéro que l’on compose, si l’on cherche à parler à n’importe qui ? Et, au fond, je ne sais jamais rien de l’autre, l’être le plus familier reste n’importe qui.

Tant qu’il n’y a pas d’amour, je suis n’importe qui. Mais si l’amour vient et tient, je reste n’importe qui. Et c’est précisément cela que l’on désire : n’être plus seul un moment, avoir un petit contact avec un petit peu d’existence, ou du moins en avoir l’impression. Seul l’amour que je ressens et reçois me fait être. Me définit et me rend nécessaire. C’est à la fois une création et un salut. C’est très religieux, amoureux. Mais de qui suis-je amoureux? D’elle, précisément, ou de sa réalité sous un autre nom ? A moins que son personnage ne soit sa réalité. On s’égare parmi les images, à l’infini, tant qu’on n’a pas trouvé qu’il suffit de les aimer toutes.

L’anonyme de Balaert rejoint ici le groupuscule de Deleuze. Où Balaert se masque, Deleuze se multiplie : « Nous avons écrit ce livre à deux, mais comme chacun de nous était plusieurs, cela faisait pas mal de monde. » Ainsi commence Mille plateaux. La vieille dame seule téléphone au hasard et dit « Allo, Solange ? ». N’est-elle pas sûre de tomber sur n’importe qui ? Sûre de jouer avec lui ? Et comment pourrions-nous faire autrement ?

C’est peut être cela, l’avenir de l’identité. A l’heure où chacun multiplie les rôles, notre seule chance de nous rencontrer est de nous entendre pour jouer, de prendre l’autre à l’infini, comme un de ces textes si anciens qu’on les réinterprète encore, pour leur faire dire à chaque fois du neuf. Acceptons enfin d’être aussi multiples que des libertés. Et ne pleurons plus sur notre identité : se faire passer pour autrui est peut-être  notre dernière chance d’être nous-mêmes.


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