Deleuze et Balaert (I) : le désir du signe

Comment penser que l’on désire toujours à la fois quelque chose et rien, à la fois l’objet si palpable d’Epicure ou Deleuze, et le manque, si constant chez les penseurs du désir ? Il y a une piste chez Ella Balaert, une piste qui passe par le signe.

Je relisais le début de Mary pirate, l’apparition de la Mont Jolie dans Canaille blues, avec un passage de « La mante », et la folle montée du désir dans « Le chat et la souris ». Mais cette lecture errante se trouva interrompue par une idée, suffisamment nouvelle et intempestive dans sa soudaine simplicité en mon esprit pour que je la connaisse immédiatement comme n’étant pas de moi. Cette pensée introduite en moi par quelque contrebande du texte, c’est que le désir ne porte pas sur un objet, mais sur un signe. Cette pensée fit rapidement un tel chemin en moi qu’il fallait bientôt que je l’écrive.

Au fond, je ne voyais guère que Deleuze pour dépasser la sempiternelle définition du désir comme manque, en concevant dans L’anti Oedipe, le désir comme un flux entre des machines désirantes. Le désir serait ce qui coule de l’un à l’autre entre deux corps également présents, et matériellement raccordés. Cette conception  triviale avait l’immense mérite de rappeler une vérité assez simple et certaine pour être oubliée depuis Epicure, à savoir que si l’objet n’est pas présent, ou s’il n’y a rien de présent pour l’objet, il n’y aura tout simplement pas de satisfaction.

Que le désir soit un simple flux coulant de l’un à l’autre, cela pourtant présente un inconvénient. Je ne suis pas de ceux que choque une réduction de l’homme à son « bas corporel » pour reprendre le mot de Bakhtine sur Rabelais. Ce qui me gène, c’est que ces flux ne sont pas désirables. Même en nous efforçant pour les besoins de la cause, nous ne ressentons pas plus de désir pour telle ou telle sécrétion sans contexte que pour des torrents de sperme sans corps, ou des fontaines d’eau fraîche sans soif. La plupart des choses et même des gens peuvent couler autant qu’ils veulent sans susciter le moindre désir.

Peu d’écritures, en revanche, sont érotiques comme celle d’Ella Balaert. Rien n’y coule que  des mots, qui sont fort retenus. Peu de langues sont plus châtiées, et pourtant peu séduisent mieux, parce ce qu’elle avance une nouvelle définition du désir, qui évite l’écueil des deux autres, les apories de la béance et du flot. Tout l’art érotique d’Ella Balaert consiste à suggérer à quel point, et avec quelle force, ce sont toujours les mots qui suscitent le désir.

 Y a-t-il un style plus grave et plus léger ? Dépouillé serait plus juste. Dénudé, même. Car il ne s’agit pas de nudité, mais de dénudation. Le désir y est pas à pas suscité mais aussitôt comme ausculté, radiographié, sans un mot de théorie, sans le moindre commentaire. Comme si, pour susciter, il suffisait de citer. D’abord, il n’y a que la parole, nette, brute, rauque, au point d’être écriture. Or quoi de plus sec et froid que des lettres à même le grain, blanchi, de la feuille ? Et pourtant toute notre chair est engagée par le sourire du style, notre hâte si vive de lire la suite, et par des chimies plus intimes, des moiteurs plus secrètes, mille et un de ces troubles qu’on tait. Que le mot suffise à susciter la totalité du désir, ce fut la première leçon.

Point de désir sans chose absente, soit, point de désir sans présence, soit. Mais c’est la représentation qui doit être présente, et l’objet absent. Pour qu’il y ait désir, il doit y avoir présence d’un discours, d’une image, bref d’une représentation qui absente l’objet qu’elle présente. Le désir est ce qui fait, par la magie du signe, qu’un objet est là sans l’être. Le désir, c’est une apparition-disparition de la chose orchestrée par la présence d’une représentation. L’objet du désir est un rien, qui existe sans exister, et qui est là sans y être : le désir lui même est un jeu du mot.


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