Enrique Dussel, philosophe de la libération:

« La philosophie ne pense pas la philosophie, quand elle est réellement philosophie, et non sophistique ou idéologie. Elle ne pense pas des textes philosophiques, et si elle doit le faire, c’est seulement comme propédeutique pédagogique, pour s’exercer aux catégories interprétatives. La philosophie pense le non-philosophique : la réalité. Mais parce qu’elle est réflexion sur sa propre réalité, elle part de ce qu’elle est déjà, de son propre monde, de son système, de sa spatialité. Ce qui est certain, c’est qu’il semblerait que la philosophie a toujours surgi de la périphérie, selon la nécessité de se penser elle même, par opposition au centre et à l’extériorité totale, ou simplement à l’avenir de la libération.

C’est depuis la périphérie politique, parce qu’ils étaient dominés et colonisés, depuis la périphérie économique, puisqu’ils étaient colons, depuis la périphérie géopolitique, puisqu’ils dépendaient des armées du centre que la pensée des présocratiques apparut dans l’actuelle Turquie, ou au sud de l’Italie, et non en Grèce. La pensée médiévale émerge des frontières de l’empire. Les pères grecs sont périphériques, tout comme les latins. Dans la Renaissance carolingienne, la rénovation provient de la périphérique Irlande. C’est de la périphérique France que surgit un Descartes, et de la lointaine Königsberg que se dresse un Kant. Les hommes du lointain, ceux qui ouvrent une perspective depuis la frontière jusqu’au centre, ceux qui doivent se définir devant l’homme déjà fait et devant ses frères barbares, nouveaux, ceux qui attendent parce qu’ils sont déjà dehors, voilà les hommes qui ont l’esprit libre pour penser la réalité. Ils n’ont rien à cacher. Comment cacheraient-ils la domination qu’ils subissent ? Comment leur philosophie serait-elle une ontologie idéologique si leur praxis est une libération, face au centre qu’ils combattent ? L’intelligence philosophique n’est jamais si véridique, si limpide, si précise que quand elle part de l’oppression, et qu’elle n’a aucun privilège à défendre, puisqu’elle n’en a aucun. »

Enrique Dussel

Ce texte est extrait de Enrique Dussel, Filosofia de la liberacion (introduction), (nueva américa, Bogota, 1996). Il fait parti d’un texte plus long, traduit par Jean paul Galibert, paru en novembre 2010 dans Remue.net sous le titre de « Pensée de l’être et philosophie de la liberation »

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