L’air est le bord de tout, la forme de toute forme

Prenez une côte turque déchiquetée à souhait, les petits cubes blanchis d’une colonie grecque, comme ces îles que l’on pressent au loin dans la brume et la mer alanguie ; Comment dire en un mot tout cela ? Comment penser l’unité souterraine, souveraine de toutes ces choses écrasées de lumière ? Il faudrait déceler comme un fluide qui relierait toutes les choses, qui aurait avec chacune comme un bord commun, une chose immense et si plastique qu’elle ferait tout doucement le tour de chaque chose. Cette chose existe et partout on la voit sans la voir : c’est l’air, la découverte d’Anaximène.

La plasticité a-t-elle été entrevue six siècles avant notre ère ? Anaximène a-t-il aperçu dans l’air le plus immense, le plus souple, le plus mobile et polymorphe des objets plastiques ? Cet air ambiant, qui ourle toute chose et baigne tout contour, Anaximène l’a-t-il pensé comme l’envers du monde, comme le fond sans fin de toute perception, ou comme le visuel même qui arrondit tout le visible?

Jean-paul Galibert, incipit remanié de  » Naissance de la plasticité ? L’air d’Anaximène « , in Plastir, texte en ligne.

2 réflexions sur “L’air est le bord de tout, la forme de toute forme

  1. Et si l’envers du monde était son endroit?
    (si le songe était réalité)
    Qui peut dire où est le recto et où le verso? l’aller et le retour ? qu’est ce qui prouve que pour bien parler, il ne faut pas fermer la bouche et pour mieux voir, fermer les yeux?

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    1. J’aime, beaucoup, cette idée que l’envers serait l’endroit du monde.
      1 parce que c’est paradoxal, et que l’inverse est préférable, quelle que soit la question, puisque lui seul fait réfléchir.
      2 parce que l’envers (surtout celui du décor) est l’espace de ceux qui triment pour que les autres, ceux qui vivent du bon côté des choses, continuent à ne s’apercevoir de rien, et à profiter de la « douceur des choses », sans voir la douleur de leurs auteurs.
      3 parce que cela suggère que le monde devrait être retourné pour être mis à l’endroit. L’action est dangereuse, mais le rappel, salutaire.
      C’est un peu ce que j’ai tenté d’approcher, dans la Ludique, avec cette idée de « double jeu », ces étranges tableaux faits de deux formes si égales que nul ne peut dire où est le fond et où est la forme. Voilà un magnifique point de départ pour une ontologie sans hiérarchie ni préséance, radicalement démocratique.
      D’accord encore pour dire, avec la même et troublante réversibilité, le recto et le verso.
      Pour l’aller et le retour, j’hésite. A eux deux, ils ressemblent trop à la vie toute entière pour que l’on puisse les croire identiques. Quel voyage les confondrait? Serait-ce encore un voyage si je revenais exactement comme je suis parti? Ils sont peut-être réversibles dans l’espace, mais comment le seraient-ils dans le temps? Autrement dit, il y a une chose qui n’est pas réversible dans le temps, c’est l’homme. Car sinon, il n’aurait pas vécu.
      Je veux bien qu’il y ait une éloquence muette. Mais je voudrais pas que toutes les bouches se ferment encore plus qu’elles ne font aujourd’hui. A moins de comprendre que bien parler, c’est agir en silence…
      Quant au final, c’est quartier libre à Breton et à Nerval. Et j’entends bien qu’on hisse haut et fort le drapeau des droits de l’imagination. J’ai dit, dans les Invitations, que les écrivains avaient, dans leurs oeuvres, tous les droits, un droit par principe plus grand que celui de l’utopiste, puisque eux seuls peuvent nous préserver de ses erreurs, défendre les libertés, et en inventer de nouvelles.
      Mais je défends aussi les droits de l’observation, de la critique et du concept: le réel, tout autant que l’irréel, attend d’être pensé. Qu’importe, au fond, où regarde chacun? il y a de la place pour tout le monde, pour toutes les cultures et pour toutes les pensées, dans l’envers du monde: c’est toujours là qu’elles se sont situées quand elles ont eu le choix, et c’est là qu’on les a refoulées, quand elles n’ont plus eu le choix. Nous ne serons plus jamais seuls. Bienvenue, de tout coeur, dans l’envers du monde.

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