Faut-il demeurer dans la beauté des choses, ou prendre garde à leur douceur ? S’indigner, soit; mais comment récuser tout le confort du monde ? Ne suffit-il pas d’y croire pour être sûr de s’y voir heureux ? Ne puis-je au fond accepter que l’on me prive de ma vie, pour peu que l’on me donne, en fait ou en rêve, une part suffisante de la vie des autres ? Pourquoi faudrait-il refuser le monde ? Parce que, dès qu’on l’accepte, inexorablement, le monde glisse dans le néant. Car aussitôt ceux qui dominent peuvent à leur guise pressurer le temps de nos vies, et nous jeter ensuite, comme un emballage vide. Rêver son bonheur, s’est se contenter d’être le déchet de sa propre existence. Le monde est le bonheur du résidu. Pour peu qu’on lui prête la pensée, le relief du repas pourrait bien se réjouir d’avoir participé à un festin si réussi.

Le monde est un rien fondé sur le néant. Un néant qui le mine et m’attend. Car l’oubli le plus parfait réside dans la destruction pure et simple. Sous la promesse la plus plaisante, tout monde a un envers sinistre, qui consiste à livrer le réel au néant. L’exploitation et l’angoisse, la vacuité et l’évidement convergent en un même non-être. Trou noir du capital ? Autodestruction comme anéantissement ? Lorsque nos techniques deviendront capables de procurer ce qui plait, comme de supprimer ce qui déplait, quel sera le prix humain d’une rentabilité si parfaite? Osons regarder en face ce néant, qui tire les ficelles du monde : lui seul peut garantir que tout sera plaisant, car le reste sera détruit;  et tirons-en la conséquence indignée.