Etes-vous?
17 mai 2012
Notre temps a choisi la voie du rien. Le fait qu’il est inacceptable ne le perturbe en rien. Le fait que pour des millions d’hommes, l’existence elle même y est impossible n’y change décidément rien. Le fait qu’une chose n’existe pas n’empêche en rien certains de la vendre et les autres de s’en contenter. Rien, c’est ce que la plupart ont pour vivre, et ceux qui ont beaucoup plus n’ont guère davantage. Car n’avoir rien n’empêche nullement d’être fort bien exploité. C’est même la condition pour que s’accumule un capital dont ceux qui l’accaparent craignent eux-mêmes qu’il finisse par se réduire à ce qu’il est au fond : très exactement rien. L’humanité toute entière s’épuise pour gonfler une bulle spéculative.
Nous voulons faire une philosophie de ce temps. Nous voulons prendre le parti de l’être face au temps du rien. L’être n’est plus qu’une exigence, mais ce sera la notre. Elle n’est pas négociable. Car c’est l’exigence d’être qui seule nous permet de maintenir que l’existence, fut-elle impossible, est un droit inaliénable. C’est l’exigence d’être qui peut seule proclamer que s’il n’y a rien, c’est un scandale. C’est l’exigence d’être qui peut seule transformer cette pensée de l’être, dont nous héritons, en cette critique du rien, dont nous avons besoin.
La réduction biologique consiste à remplacer l’arbre spatial de la classification des espèces par l’arbre temporel de l’évolution. Avec Darwin, toutes les différences cessent d’être physiques, et donc spatiales, pour devenir successives. Confirmée par le déchiffrage du code génétique, cette réduction aligne le vivant dans un temps reproductif où la vie dure par copie, et mute par hasard. Une espèce n’est jamais qu’une erreur durable. A la longue, chaque vivant existe au milieu de toutes les erreurs, comme s’il habitait quelque musée des erreurs. Pour nous, la conséquence est triste, et même lamentable : notre temps cumule nécessairement toutes les erreurs survenues dans l’histoire, méticuleusement reproduites et soigneusement entretenues. Notre temps est le musée des erreurs.
La vie est une erreur, rendue fatale par le temps. L’apparition de la vie, comme celle de chaque espèce nouvelle, avait en soi fort peu de chances de se produire : mais vue l’immensité du temps, le nombre de coups est tel que l’ensemble des combinaisons possibles doit nécessairement se produire. Avec cette idée d’erreur fatale, la biologie entrevoit une nouvelle alliance entre le hasard et la nécessité, où la vie se fait poids du fortuit, histoire. Or c’est bien le temps seul qui rend nécessaire le possible.
Le temps rend fatal tout hasard, condamnant la totalité du temps à devenir tôt ou tard présent. A cause du temps, le réel est plus long que le possible, condamnant par là même le modeste ensemble des existences à revivre indéfiniment toutes les formes de redites, de répétition et de circularité. Le temps est un enfant qui joue au dé, encore et toujours, jusqu’à ce que chaque face soit tombée un nombre infini de fois. Le temps est un enfant qui bégaie.
Mais cette itération perpétuelle, dans les êtres de nature, faut-il la laisser perdre ? Doit-on se contenter de cultiver la nature pour en tirer jour après jour quelque maigre pitance, ou chercher en son sein la source d’un temps neuf, capable de transformer tout le reste ? Ne peut-on, pour transformer le monde en son entier, prendre la vie et la mettre au travail ?
Darwin est le contemporain de la naissance de la clinique, ce regard tout à coup plein d’attention pour le corps et sa santé, y compris chez les pauvres. Lorsqu’on se soucie plus de cadence que charité, l’hospice devient l’hôpital. La médecine a dû attendre, pour concerner l’humanité entière, le projet caractéristique du capitalisme conquérant : acheter peu à peu la totalité du temps humain disponible.