Les marques existent-elles?
11 mai 2012
Nul ne peut boire d’eau d’Evian. Point de doute pourtant que la bouteille ne soit pleine d’eau, et qu’elle ne soit toute d’Evian. Hélas, tant qu’il demeure intact, ce bloc de pure transparence ne s’impose comme une évidence qu’en se dérobant à l’expérience. Certes, je peux fort bien jouir de l’image, et demeurer à jamais hébété dans la contemplation de la marchandise inentamée, mais non pas boire sans retirer l’eau de la bouteille. Fatale séparation : l’eau bénie n’est jamais qu’un peu d’eau, tandis que la bouteille vide ne forme plus qu’un déchet. Hélas sur l’eau n’est pas écrit Evian, tandis que l’on ne peut boire plastique et étiquette. En vain les producteurs d’agrumes, pour suggérer quelque surplus de qualité, emballent-ils séparément chacune de leurs oranges: ils échouent à mettre leur logo sur chacune de nos bouchées. La simple ouverture de l’emballage tue la chose : d’un côté la matière et de l’autre le nom. Je ne puis consommer heureux qu’en fantasmant leur lien, quitte à digérer la matière au milieu des déchets.
“On peut diminuer indéfiniment la teneur d’être d’une marchandise tout en maintenant sa valeur pour peu que la quantité de travail supprimée soit remplaçée par une quantité équivalente d’hypertravail”.
Autrement dit, une marchandise soigneusement évidée équivaut exactement à une marchandise pleine pour peu que je la remplisse par mon imagination.
L’hypercapitalisme a multiplié les modes d’obtention du rien, comme autant de manières d’amenuiser la chose et de me faire payer le rien que je remplis moi-même au prix de la marchandise.
Il pratique par exemple l’antivolume et l’antipoids, qui mesurent la partie d’emballage qui est vide de produit;
l’antiteneur, suivant laquelle une partie du produit est remplacée par un ersatz moins coûteux, ou un produit tout autre;
l’antiprix, par lequel il intègre dans le prix la valeur de tout autre chose, comme une taxe ou un impôt.
Il pratique enfin l’antidurée. Les marchandises ayant une durée d’usage effectif de plus en plus courte, je ne les achète que parce que j’imagine une durée plus longue. L’antidurée est ce temps supplémentaire, que je paye au prix de la marchandise, durant lequel elle sera périmée.
J’ai proposé de nommer ces parties vides de l’objet des contre-parties, ce qui dit à la fois leur nullité et leur stricte équivalence au travail imaginaire qu’elles me font fournir et payer. L’ensemble des contre-parties constitue l’anti-objet, dont la croissance insidieuse vide peu à peu, avec nos marchandises, nos bourses et notre temps de loisir.