Nul ne peut boire d’eau d’Evian. Point de doute pourtant que la bouteille ne soit pleine d’eau, et qu’elle ne soit toute d’Evian. Hélas, tant qu’il demeure intact, ce bloc de pure transparence ne s’impose comme une évidence qu’en se dérobant à l’expérience. Certes, je peux fort bien jouir de l’image, et demeurer à jamais hébété dans la contemplation de la marchandise inentamée, mais non pas boire sans retirer l’eau de la bouteille. Fatale séparation : l’eau bénie n’est jamais qu’un peu d’eau, tandis que la bouteille vide ne forme plus qu’un déchet. Hélas sur l’eau n’est pas écrit Evian, tandis que l’on ne peut boire plastique et étiquette. En vain les producteurs d’agrumes, pour suggérer quelque surplus de qualité, emballent-ils séparément chacune de leurs oranges: ils échouent à mettre leur logo sur chacune de nos bouchées. La simple ouverture de l’emballage tue la chose : d’un côté la matière et de l’autre le nom. Je ne puis consommer heureux qu’en fantasmant leur lien, quitte à  digérer la matière au milieu des déchets.

Tout, partout, joue à troubler les genres et les frontières, à franchir les limites, à mêler les contraires. Lorsqu’on voit se confondre animal et machine, beau et laid, catalogue et magazine, publicité et information, l’idée vient qu’il existe des objets entre les essences, des indécis. Ainsi la marque n’est pas un objet, pas un produit, pas un dieu : elle traverse tout cela ; elle est un trans-objet. Ses pratiquants ne s’adonnent pas plus à une entreprise qu’à une religion ou à un groupe d’opinion. Objets indécis, dont la nature semble précisément de périmer les frontières entre les anciennes natures.

Les images sont-elles des trans-objets ? L’image vient du miroir ou du lac. Marx disait « le corps de A est le miroir de la valeur de B ». Le miroir, comme le lac, accueille toute forme sans s’en laisser imposer aucune. Ils sont ces lieux informes, ces plans neutres ou l’image rebondit. L’écran est sans image. Ce qui contient tout n’est rien, sinon quelque pure possibilité quasiment sans limite.

Existe-t-il des objets dont la nature serait la fusion de deux autres ? Des coulis de nature. Des invasions, des confusions. Coûter aussi peu que l’un, rapporter autant que l’autre. Peut-il y avoir rentabilité sans cette duplicité, cette conature ? Tout objet rentable est nécessairement à la fois deux autres, dont il n’est pas plus l’un que l’autre, étant tout entier jeu sur leur différence. Voilà les nouveaux objets : des jeux sur des différences : tout écart peut être l’occasion d’un prélèvement de la différence.

L’idée d’un lien direct possible entre l’hypercapitalisme, le point de vue ludique et le rien: définir le jeu comme un rien rentable. Le rien était défini comme existence et non existence. Il permet dés lors à un bon joueur de cumuler les avantages de l’existence et de la non existence, pour peu qu’un autre, le perdant, cumule les inconvénients des deux états. Jouer gagnant, c’est cumuler les avantages de deux états contraires, jouer perdant, c’est à l’inverse en cumuler les incommodités.

Comment exister, si rien n’existe ? Quel espace rallier en dehors de l’espace ? Pour exister dans le vide de l’espace, il suffit d’être le temps.

L’espace n’est rien. L’espace est le rien, car il est presque infiniment vide. Toute l’existence est donc dans le presque, dans l’anomalie, l’erreur d’exister. Car l’existence est une erreur du vide, comme une étoile, dans le noir infini de nos nuits.

L’existence est une série de points dans l’espace : ils n’occupent pas l’espace, ils ne sont pas spatiaux, ils sont temporels. L’existence est un nuage, un jeu d’instants. Sensations, souvenirs, tons, vécus, regards, ambiances. Chacun de ces points est un monde, et chacun de nous, une fédération de mondes. Je ne suis rien qu’un jeu d’instants.

C’est ainsi que nous sommes le temps. Cette existence nous allie aux choses, car nous les sommes. Les choses sont le temps de les faire, de les vivre. Scintillances, miroitements. L’existence est la lumière du temps.

Voyez comme, dans la pluie, tout est nuage.

La brume estompe tout contour.

Chaque goutte en sa chute

fait trembler la lumière

et floute mon regard.

On y longe le flou.

Le ciel est effacé,

Rien n’est à

distance.

L’eau,

qui git au sol,

qui ruisselle parfois,

est sans rapport avec la pluie.

La pluie est un tremblé de la lumière.

Un bougé tout léger sur le masque des choses.

Comment pourrait-on marcher sans penser lorsque la pluie,

inlassable en sa grisure, efface une à une toutes les choses du monde ?

 

 

 

“On peut diminuer indéfiniment la teneur d’être d’une marchandise tout en maintenant sa valeur pour peu que la quantité de travail supprimée soit remplaçée par une quantité équivalente d’hypertravail”.

 Autrement dit, une marchandise soigneusement évidée équivaut exactement à une marchandise pleine pour peu que je la remplisse par mon imagination.

L’hypercapitalisme a multiplié les modes d’obtention du rien, comme autant de manières d’amenuiser la chose et de me faire payer le rien que je remplis moi-même au prix de la marchandise.

Il pratique par exemple l’antivolume et l’antipoids, qui mesurent la partie d’emballage qui est vide de produit;

l’antiteneur, suivant laquelle une partie du produit est remplacée par un ersatz moins coûteux, ou un produit tout autre;

l’antiprix, par lequel il intègre dans le prix la valeur de tout autre chose, comme une taxe ou un impôt.

Il pratique enfin l’antidurée. Les marchandises ayant une durée d’usage effectif de plus en plus courte, je ne les achète que parce que j’imagine une durée plus longue. L’antidurée est ce temps supplémentaire, que je paye au prix de la marchandise, durant lequel elle sera périmée.

J’ai proposé de nommer ces parties vides de l’objet des contre-parties, ce qui dit à la fois leur nullité et leur stricte équivalence au travail imaginaire qu’elles me font fournir et payer. L’ensemble des contre-parties constitue l’anti-objet, dont la croissance insidieuse vide peu à peu, avec nos marchandises, nos bourses et notre temps de loisir.