Lorsque le capital privé, au lieu de financer comme un luxe son autoreprésentation, achète les médias pour assurer la promotion de ses marchandises, il accumule une puissance financière distincte, capable d’employer artistes, figurants, jusqu’aux stars. Ce monde en miroir de la culture, volontiers critique, est donc d’emblée en porte à faux.

Les artistes, comme les patrons de la nouvelle économie, pourraient ne plus être que des relais, des rouages, dans une auto-exploitation du travail imaginaire du consommateur. L’aspect critique et novateur de leur travail serait alors requis pour assurer la crédibilité de l’ensemble, le réalisme et le renouvellement des icones, images et portraits.

Les créateurs et artisans du spectacle, artistes, chercheurs, artisans, journalistes, bloggeurs  travailleurs de tout ce qui se visite, s’écoute et se montre, forment alors la classe productive de la nouvelle économie du travail imaginaire, comme le prolétariat de Marx formait la classe productrice de l’ancienne économie matérielle.

Lorsqu’elle sera pleinement consciente de son rôle nouveau et fondamental, la classe créatrice pourra s’autonomiser ; et jouer, sans révolution ni prise de pouvoir, mais en vertu du simple effet moteur et inducteur de son travail propre, un rôle libérateur, multi-inducteur, d’ouverture des possibles.

Un nouvel ordre social devient possible, fondé sur la critique et sur la création.

 

Les choses existent-elles encore, ou bien ont-elles déjà disparu ?

Dans certains cas, comme l’éducation, la psychologie, les soins de santé, un travail ne serait efficace (ou rentable) que s’il échoue, en sorte de rendre le client, ou le patient plus dépendant d’un service plus régulier. Telle serait la différence entre la marchandise  et le service. Celui qui achète une marchandise part avec, et la consomme : il aurait tout d’un coup. Celui qui achète un service s’abonne en sorte qu’il paye régulièrement un quelque chose qu’il n’aura jamais tout entier.

Un service, ce serait une marchandise infinie, livrée pièce par pièce. Acheter un service ; ce serait payer toujours pour n’avoir finalement jamais. L’objet devient une collection à jamais incomplète, comme la santé, l’information ou la culture, des idéaux inaccessibles.

Les nouvelles choses sont à l’horizon : nous les longeons comme un rivage, comme un infiniment rien.

“On peut diminuer indéfiniment la teneur d’être d’une marchandise tout en maintenant sa valeur pour peu que la quantité de travail supprimée soit remplaçée par une quantité équivalente d’hypertravail”.

 Autrement dit, une marchandise soigneusement évidée équivaut exactement à une marchandise pleine pour peu que je la remplisse par mon imagination.

L’hypercapitalisme a multiplié les modes d’obtention du rien, comme autant de manières d’amenuiser la chose et de me faire payer le rien que je remplis moi-même au prix de la marchandise.

Il pratique par exemple l’antivolume et l’antipoids, qui mesurent la partie d’emballage qui est vide de produit;

l’antiteneur, suivant laquelle une partie du produit est remplacée par un ersatz moins coûteux, ou un produit tout autre;

l’antiprix, par lequel il intègre dans le prix la valeur de tout autre chose, comme une taxe ou un impôt.

Il pratique enfin l’antidurée. Les marchandises ayant une durée d’usage effectif de plus en plus courte, je ne les achète que parce que j’imagine une durée plus longue. L’antidurée est ce temps supplémentaire, que je paye au prix de la marchandise, durant lequel elle sera périmée.

J’ai proposé de nommer ces parties vides de l’objet des contre-parties, ce qui dit à la fois leur nullité et leur stricte équivalence au travail imaginaire qu’elles me font fournir et payer. L’ensemble des contre-parties constitue l’anti-objet, dont la croissance insidieuse vide peu à peu, avec nos marchandises, nos bourses et notre temps de loisir.

Dans les lieux publics, il y a des lieux privés. Une porte le proclame expressément, en les dérobant à la vue.  Derrière,  il y a de tout autres plans de réalité, l’envers du décor. Local technique, réservé aux initiés, aux employés, à ceux qui partagent la servitude, les gestes et le jargon de ceux qui entretiennent le spectacle qui sert de monde aux autres.

On est toujours d’un côté ou de l’autre du comptoir, du guichet, du bureau. Comme les raccourcis d’IKEA, le travail est toujours l’envers du monde, parce qu’il sait ces lieux parallèles et secrets qui relient les choses à l’insu de chacun : les plans de réalité sont les souterrains du réel.

manifeste minuscule

8 avril 2011

La philosophie a pour but l’impossible : passer de l’ignorance absolue à la certitude. Qu’est-ce qui est certain d’une chose quelconque ? Elle est puisqu’elle joue, est quelconque, change ou peut changer. Elle existe, puisque, issue d’un travail humain, elle suppose ou comporte du temps, et peut toujours, c’est-à-dire doit, cesser d’être. Elle s’imagine et se vit, puisque des mots pour la dire lui donnent un sens humain. Elle est réelle, enfin, puisque complexe, détaillée, indicible. Ainsi, ce qui est certain de n’importe quoi, quoi qu’il soit, c’est qu’il comporte du jeu, du temps, des mots, et tout le reste. C’est pourquoi l’être est jeu, le néant est temps, le monde est langage, et tout le reste est le réel. Si l’on veut, il suit de là que, quoi qu’il y ait, tout est rien, au sens où quoi que ce soit existe sans exister, puisque l’être demeure idéal, le néant destruction, le monde imaginaire et le réel absurde. Il suit aussi que l’existence est cette commune précarité qui nous allie aux choses, cette résistible fatalité qui relie les jeux du bien aux morts du mal, cette insurrection du sens dans l’infini silence.