Le cogito amoureux
17 juin 2011
L’amour semble impossible: si je t’aime, tu es tout, et moi rien : comment ce rien pourrait-il s’estimer assez réel pour espérer être aimé? “Quelle est donc cette distance infime qui sépare évanoui d’épanoui? La distance métaphysique elle même, qui figure comme un discret décalage entre deux choses dont aucune n’existe face à l’autre, et qui pourtant se font être.
L’amour, comme la mer, c’est l’infini en face. La caresse est une promenade, où il s’agit toujours de longer l’infini, de le border, pour ainsi dire. Aimer, c’est voir l’existence du dehors. Mais peut-il y avoir une limite sans passage? Le passage le plus impossible n’a-t-il point quelque existence? Pourrions-nous désespérer de comprendre l’autre si nous ne l’espérions pas? Qu’une chose n’existe pas, ou s’avère impossible, est-ce l’acte de mort ou de naissance du désir? L’amour n’est donc pas ce mont inaccessible ou cet infini marin, mais le chemin des impossibles qui y conduit tout droit. C’est parce que l’amour est impossible que le désir nous y destine.
Adorer devrait m’annuler, comme toute position de l’autre comme infini. Mais le désir, cet autre nom de l’utopie, me sauve du néant, car il est toujours désir d’impossible. C’est lui qui me donne, avec l’audace d’aimer, ce fol espoir d’une réciproque qui me ferait exister. Ainsi, dans l’amour, deux inexistences se font une seule et même existence: il est cet impossible qui nous fait exister.
Tout est bon
11 mai 2011
Si le mal est destruction, tout le réel est bon. Le seul mal est le néant, qui égalise toutes les choses dans un universel anéantissement. Ayons l’amour de tout. Poussons la philosophie jusqu’à l’universel, puisque la sagesse se réduirait à n’aimer que la sagesse. Elle peut, elle doit aimer aussi tout le reste, et « tout le reste », c’est très précisément le réel, dans son avantageuse immensité, comme dans la luxueuse profusion de ses aspects. Le moindre fait réel, si douloureux soit-il, est aimable, car aucun contraire ne demeure sans contraire.
Le propre le plus intime d’une chose, sa propre condition d’existence est son contraire, son contenu contrariant ou son contexte adverse, en un mot l’ennemi qui l’entretient. Exister, c’est se contredire, et tout ce qui existe est sympathique. Le néant seul est haïssable, car il détruit également les contraires qui sont les véritables conditions d’existence de la chose, et figurent en elles comme des parties fort pacifiques au fond, puisqu’ils sont toujours complices en leur contrariété, et connivents pour leur maintien mutuel.