Face à la nuit, on dit d’abord : il n’y a rien. Puis on remarque les étoiles. Il y a donc quelques choses. Elles sont des points fort distants. Toutes les choses sont des nuages : amas de galaxies, planètes, objets, constituants de chaque atome… Elles sont immenses et creuses, hétéroclites, éparpillées. Et moi-même, que suis-je d’autre qu’un nuage de cellules et d’instants, de mots et de maux, de souvenirs et d’idées ? Sans doute toute ces choses sont elles liées. Mais leurs liens, que sont-ils d’autre que des nuages ? Espace, temps , causalité, jeu, langage, liberté : les dimensions mêmes des choses sont des nuages, comme des poussières de Cantor.
La réduction capitaliste s’empare du temps spatial et alangui des campagnes, pour le concentrer en un temps urbain, vif, réactif, cumulatif. Elle répond à l’espace des disettes par l’industrie du temps. L’âme de l’usine, c’est l’horloge. Elle remplace l’espace de l’agriculture vivrière par le temps du calcul spéculatif. Son cœur est la définition de l’être humain comme temps de travail ponctionnable. Aux cycles des jours et des saisons du vivant, elle oppose la flèche du progrès, tel qu’elle se l’imagine : le temps de chaque homme peut s’acheter, et donc s’entasser en Capital. Un nouveau monde s’instaure, gouverné par la puissance du temps humain accumulé, accaparé, tout entier détenu par quelques mains avides, où chaque existence finit par figurer comme de la menue monnaie.
La réduction biologique consiste à remplacer l’arbre spatial de la classification des espèces par l’arbre temporel de l’évolution. Avec Darwin, toutes les différences cessent d’être physiques, et donc spatiales, pour devenir successives. Confirmée par le déchiffrage du code génétique, cette réduction aligne le vivant dans un temps reproductif où la vie dure par copie, et mute par hasard. Une espèce n’est jamais qu’une erreur durable. A la longue, chaque vivant existe au milieu de toutes les erreurs, comme s’il habitait quelque musée des erreurs. Pour nous, la conséquence est triste, et même lamentable : notre temps cumule nécessairement toutes les erreurs survenues dans l’histoire, méticuleusement reproduites et soigneusement entretenues. Notre temps est le musée des erreurs.
La vie est une erreur, rendue fatale par le temps. L’apparition de la vie, comme celle de chaque espèce nouvelle, avait en soi fort peu de chances de se produire : mais vue l’immensité du temps, le nombre de coups est tel que l’ensemble des combinaisons possibles doit nécessairement se produire. Avec cette idée d’erreur fatale, la biologie entrevoit une nouvelle alliance entre le hasard et la nécessité, où la vie se fait poids du fortuit, histoire. Or c’est bien le temps seul qui rend nécessaire le possible.
Le temps rend fatal tout hasard, condamnant la totalité du temps à devenir tôt ou tard présent. A cause du temps, le réel est plus long que le possible, condamnant par là même le modeste ensemble des existences à revivre indéfiniment toutes les formes de redites, de répétition et de circularité. Le temps est un enfant qui joue au dé, encore et toujours, jusqu’à ce que chaque face soit tombée un nombre infini de fois. Le temps est un enfant qui bégaie.
Mais cette itération perpétuelle, dans les êtres de nature, faut-il la laisser perdre ? Doit-on se contenter de cultiver la nature pour en tirer jour après jour quelque maigre pitance, ou chercher en son sein la source d’un temps neuf, capable de transformer tout le reste ? Ne peut-on, pour transformer le monde en son entier, prendre la vie et la mettre au travail ?
Darwin est le contemporain de la naissance de la clinique, ce regard tout à coup plein d’attention pour le corps et sa santé, y compris chez les pauvres. Lorsqu’on se soucie plus de cadence que charité, l’hospice devient l’hôpital. La médecine a dû attendre, pour concerner l’humanité entière, le projet caractéristique du capitalisme conquérant : acheter peu à peu la totalité du temps humain disponible.