Le train s’alanguit dans sa vitesse. Les bruits sont légers, tapis,  faciles à omettre. La négligence usuelle qui nous sert d’existence s’établit sans peine. Rien n’est aisé comme glisser sur son plan de  réalité. Il suffit que rien ne nous arrête. Insidieusement, la vie devient un glissement, où toute mission est omission. Chaque plan,  comme une facette, est une surface ou un pli du monde en vigueur. Une couche d’aquarelle. Rien ne peut plus nous arriver sur un plan, hormis un dérangement, et c’est ainsi, de plus en plus souvent, que se rencontrent l’être ou l’autre: par quelque arrêt intempestif, par  quelque trouble énigmatique, ou quelque écueil qui ne se résorbe pas  assez immédiatement dans le flux continu de notre négligence. Flot,  flux, flou: tout doit se fondre sans éveil. Internet même est  glissement, sommeil. On ne sait plus, dans le flot, si c’est le monde  ou moi qui passe, et qu’importe, au fond, si tout se fond dans un plan  d’irréalité?

Philosophie: Routine

22 novembre 2010

La routine est le concours ordinaire que le monde apporte à notre oubli.
Même lorsque le réel se produit, comme un imprévu radical pour moi, lorsque le réel arrive, comme à l’instant de l’accident, tout finit toujours par rentrer dans l’ordre du récit, grâce au concours de spécialistes dont ce type d’imprévu est précisément la routine, et qui suivent pas à pas dans leur intervention toutes les procédures précédemment établies par les institutions dont ils sont les agents. Une certaine lassitude s’ensuit parfois. Mais qui, pour autant, préfère le réel ?
Tout le monde, tout le temps, dépense des trésors d’imagination simplement pour entretenir l’oubli du réel, et de sa radicale indifférence envers tout sens humain.
Combien de nos spectacles se contentent-ils de nous décharger provisoirement du fardeau d’oublier nous mêmes ?
Tel ou tel outil d’oubli m’épargne pour un temps de faire inattention.
plaisir du sommeil imminent: le moment vient qui me dispensera du labeur de rêver.
(Extraits de : Jean-Paul Galibert, Invitations philosophiques à la pensée du rien, Léo Scheer, 2004).