Lorsque le capital privé, au lieu de financer comme un luxe son autoreprésentation, achète les médias pour assurer la promotion de ses marchandises, il accumule une puissance financière distincte, capable d’employer artistes, figurants, jusqu’aux stars. Ce monde en miroir de la culture, volontiers critique, est donc d’emblée en porte à faux.
Les artistes, comme les patrons de la nouvelle économie, pourraient ne plus être que des relais, des rouages, dans une auto-exploitation du travail imaginaire du consommateur. L’aspect critique et novateur de leur travail serait alors requis pour assurer la crédibilité de l’ensemble, le réalisme et le renouvellement des icones, images et portraits.
Les créateurs et artisans du spectacle, artistes, chercheurs, artisans, journalistes, bloggeurs travailleurs de tout ce qui se visite, s’écoute et se montre, forment alors la classe productive de la nouvelle économie du travail imaginaire, comme le prolétariat de Marx formait la classe productrice de l’ancienne économie matérielle.
Lorsqu’elle sera pleinement consciente de son rôle nouveau et fondamental, la classe créatrice pourra s’autonomiser ; et jouer, sans révolution ni prise de pouvoir, mais en vertu du simple effet moteur et inducteur de son travail propre, un rôle libérateur, multi-inducteur, d’ouverture des possibles.
Un nouvel ordre social devient possible, fondé sur la critique et sur la création.
AIMEZ-VOUS L’AMOUR ? _____ ____ ____ (Lire Balaert)
11 avril 2012
Aimez-vous tout l’amour ? Savez-vous n’opposer aucune de ses formes ? Savez-vous rire de ceux qui le jugent faiblesse, mièvrerie, péché, excès, délire ? Savez-vous le faire sans culpabilité ?
Pour le savoir, méditez le cas Sand, telle que nous la décrit Ella Balaert :
« C’est alors que je vois Sand apparaître à la fenêtre du pavillon, cheveux en bataille, cernes bleutés sous ses yeux brillants, chemise ouverte sur une gorge épanouie, marbrée de roses morsures et de pinçons coquins. Elle baille et étire ses bras blancs et pleins :
- Ah, quelle admirable nuit ! Que d’étoiles ! Que de parfums ! Sens-tu les tilleuls, mon bon Balandard ? Et les lilas ? Elle peut dire ce qu’elle veut, la Rumeur, je m’en bats l’œil. Je ne l’écoute pas. Les cancans, je m’en fous. Eh bien oui, j’ai aimé. Et alors ? Qu’y a-t-il de plus constant dans notre vie que l’amour, sous toutes ses formes ? L’amour est notre vie même. Oui, j’ai plié sous les assauts léonins d’amants fougueux, enragés, embrasés, oui, j’ai mordu, j’ai griffé et je l’ai été moi-même tout autant. Je n’en ai aucune honte. L’union complète de la femme et de l’homme est une sainte chose. On laisse impunément des hommes violents violer leurs épouses dans le mariage, et on condamne ceux qui s’aiment, corps et âme, sous prétexte qu’ils ne sont pas mariés ? Ah, Stéphane Ajasson de Grandsagne, Jules Sandeau, Alfred de Musset, Pietro Pagello, Michel de Bourges, Charles Didier, Pierre Bocage, Félicien Malefille, Frédéric Chopin, Victor Borie, Hermann Müller-Strübing, Alexandre Manceau et d’autres encore, que j’aime à prononcer vos noms, mes amants. »
En savoir plus sur ce livre : http://ellabalaert.wordpress.com/
SOMMES-NOUS DEJA IMAGINAIRES ? (Lire Balaert 1)
9 octobre 2011
Sommes-nous encore réels, ou déjà imaginaires, avec la part croissante de nos vies occupée par nos activités virtuelles ? Je viens de trouver une réponse originale dans Pseudo, le dernier roman d’Ella Balaert, un roman épistolaire d’aujourd’hui, entièrement par mail, et tout foisonnant de masques, leurres et autres manipulations.
Pour s’amuser à séduire un homme, trois femmes tour à tour lui écrivent sous le même nom d’emprunt : « Eva ». Mais lorsqu’Ulysse correspond avec Eva, seule réelle pour lui, sans se douter de l’existence des trois amies, n’est-ce pas le personnage qui est réel, et ses trois auteurs, virtuels ?
Sur le réseau qui nous sert de caverne, et où les autres projettent leurs ombres, notre image exposée n’est-elle pas plus réelle que notre corps invisible? Le personnage virtuel pour lequel je me prends, et pour lequel je suis pris, est désormais plus réel que chacun de mes rôles. Nous n’avons pas attendu Internet pour avoir pour intimité un roman personnel, mais aujourd’hui nous nous le publions, comme si l’image était notre dernière chance d’exister. Or c’est précisément cela : l’imaginaire est désormais notre seule réalité.
Sans doute fallait-il une écriture délibérément baroque pour dire, sous nos jeux de masques vénitiens, notre évanescence numérique.
En savoir plus sur Ella Balaert:
Platon a-t-il été juste envers la caverne ? Du refuge immémorial de la prime humanité, il a fait l’allégorie de l’illusion. Du feu récemment conquis, à la fois chaleur et protecteur, il a fait la source lumineuse d’un spectacle fallacieux. Des premières traces de l’art humain, des vestiges de l’art pariétal, des mains si émouvantes tracées en creux, en plein, de ce vertige d’animaux ocres et noirs, il a fait la pire des dépendances, où le monde même est remplacé une projection d’inexistences.
Dans les grottes ornées de notre préhistoire, il se peut bien que des chamanes aient aimé jouer avec la lumière du feu, avec la forme des roches, avec le mouvement des ombres et toutes leurs suggestions. Je veux bien que ceux là aient inventé cette pire sorte de mensonge ontologique que l’on retrouvera dans toutes les religions, comme dans tous les spectacles, jusque dans le théâtre et le cinéma.
Admettons que ces jeux de mots, de formes et de lumière aient inventé la fiction. Reprocherons-nous éternellement au faux d’être comme l’ombre mensongère du réel, ou accepterons-nous la fiction comme le bord de nos choses ? La science oppose le vrai et le faux comme Epicure les atomes et le vide. Mais toute chose irradie. Elle est, comme moi, grosse de toutes les histoires possibles. A quoi pourrait-elle servir, et moi-même, que pourrais-je faire, si nous n’étions toujours environnés de mille récits possibles, quant à son usage et mes actions, reliés de mille et un récits dont aucun n’est réel, mais qui tous sont possibles ? Laissons à la chose ses jeux d’ombres, mes scénarios et ses légendes. Sa mythologie est ma liberté.