Que sera l’Europe dans le monde qui vient ? Avons-nous encore pour elle quelque ambition, quelque espoir, ou même le moindre désir ? Non pas comment la faire, mais pourquoi ? De quel droit ? De quoi vivra-t-elle, à quoi servira-t-elle ? Aura-telle quelque fonction pour justifier, avec son passé prédateur, l’impudente richesse qui en résulte ?

Dès lors qu’elle ne produit plus de marchandises indispensables, sera-t-elle une banque, un marché, un poste de commandement, ou quelque industrie  du tourisme et du spectacle ? Tout cela, sans doute, mais uniquement par le travail de notre imagination. Nous, consommateurs, producteurs, tous travailleurs de l’imaginaire, laisserons-nous l’hypercapitalisme des marques fonder sa rentabilité sans précédent sur l’exploitation de notre imagination, ou bien trouverons-nous l’énergie de nous démarquer, de diriger nous-mêmes notre imagination ?

Mais nous, les imaginaires, quelle autre réalité pourrions-nous avoir que le peuple des possibles ? L’Europe désormais ne peut avoir de sens que par la création, un mouvement de libération des possibles qui affleurent dans le peuple des créateurs. Ou bien les anonymes se réveilleront, se révèleront gisements d’avenirs, en devenant capable de rire, d’alliance, de connivence intempestive, ou bien l’Europe disparaîtra, en croulant sous le poids de son injustice et de notre épuisement.

Créer, déployer, ouvrir grand l’algue des possibles, ou mourir à juste titre. L’incertain, ou la fatigue. Nul ne sait ce que nous choisirons.

Il y a marcher, voyager, mais aussi tracer, écrire. On peut parler, penser ou encore avancer. Mais toujours, toujours en traçant ou en suivant une ligne. Route, piste ou chemin;  démarche, projet ou création; vers, phrase ou formule; espoir, idéal ou utopie : toujours on suit sa trajectoire. Mais qu’est-ce qu’une ligne ? Quel est cet appel de l’infini ? Quelle est cette disposition, cette composition qui se produit dans le monde du simple fait qu’une ligne s’élance?

Toute ligne est un cube, car une ligne n’a pas deux mais six côtés. Une ligne, cela sépare deux moitiés, deux pans symétriques dans l’infini qui est continu : ce sont les bords. Mais la ligne va d’un point à un autre, fussent-ils à l’infini, ce sont les fins, comme l’origine, ou la destination. Et enfin la ligne suppose un fond préalable, quelle scinde et oriente, et permet de multiples jeux de transferts et de relations, d’échanges et de passages. Ainsi toute ligne a deux bords, deux fins et deux fonds.

La ligne inaugurale est celle du langage, forcément aligné dans le fil de la parole et l’avancée de la pensée. Dès qu’il existe, le langage sépare le réel, tel qu’il serait sans lui et le monde, qui s’observe grâce à lui. Ce sont les deux bords de la ligne. Mais la ligne du langage nous oriente, conformément à un projet, à ce qui doit être, l’être et contrairement à un rejet, celui du néant. Enfin, nécessairement, ce découpage suppose un fond préalable, infini et indécis, que nous nommerons le rien, et permet une infinité de liens et de traverses, de mutations et permutations, de change et d’échanges que nous nommerons le jeu.

Comme toute phrase, toute ligne est donc à six faces ou à six phases, comme un cube, ou un dé. Toute avance, toute phrase, toute ligne est l’ouverture de six possibles. Jet de dé. Totalité, tonalités. Si je pense, je peux toujours observer ou imaginer, désirer ou fuir, me fondre ou jouer. Ainsi, dès qu’on parle, tout est possible : aussi bien le réel que le monde, l’être que le néant, le rien que le jeu. Dès qu’on la trace, la ligne du langage produit une égalité des possibles qui est indissociablement hasard et choix, ces deux faces inconfortables de la notre liberté.

Ma philosophie est comme un dé dont voici les six faces :

Tout est un                             (c’est le principe du RIEN)

Le mal est destruction            (c’est le principe du NEANT)

L’être est utopie                     (c’est le principe de l’ETRE)

Chaque chose est imaginaire  (c’est le principe du MONDE)

Tout  est réel                          (c’est le principe du REEL)

Tout est possible                    (c’est le principe du JEU)

Ce cube se lance à propos de chaque chose comme un dé :

chaque face à son tour peut devenir  le principe de base

et chaque autre suggérer sa propre piste à la pensée.

Toutes sont des questions qui permettent d’explorer

comme autant de facettes,  les possibles d’une chose.

T e l

 l e   b l a n c

 l e   r i e n   e s t   r i c h e

 d e   t o u s   l e s   p o s s i b l e s .

  I l   p e u t   ê t r e   t o u t e   p l a s t i c i t é .

 I l   f a u t   l e   v o i r ,   l e   c o n c e v o i r   f o i s o n n a n t

 d o n c   b l a n c   p e u t   ê t r e   p a r   e x c è s   d e   c o u l e u r s

 o u   t r a n s l u c i d e   p a r   e x c è s   d e   l a   l u m i è r e

 q u i   p o r t e   e n   e l l e   t o u t e   c o u l e u r .

 R i e n ,   e n   u n   m o t ,   c ‘ e s t   t o u t

 p l u s   l ‘ i m p o s s i b l e ,

 n o t r e   f o n d

 p u r

 Seul le rien est immédiatement et infiniment plastique : le jeu n’est jamais que le mouvement d’une telle plasticité. Disons qu’il est la vie, le vif éclat du rien. Chacune des formes que peut prendre cette vie est une algue, qui peut prendre toutes les formes, y compris à la fois. L’algue est cette trajectoire éclatante qui, au lieu de choisir, part à la fois dans toutes les directions. La beauté sera explosante fixe.

L’algue, par la poussée simultanée de ses branches ramifiées, refuse de choisir parmi les avenirs. Elle est la vivante incarnation d’un vivre sans choisir. D’une vie au delà du choix, qui saisit toujours la possibilité extraordinaire, celle de tout choisir, de choisir de tout faire. L’algue nous donne l’idée, l’image et l’envie d’une liberté non exclusive, que ne choisit pas un avenir contre les autres mais avec eux. Ensemble. Il ne faut jamais choisir, il faut tout faire.

Extrait remanié de Jean paul Galibert, l’idée de ludique, livre numérique, Publie.net