Le théâtre de l’infini_____ (Lire Balaert)
8 mai 2012
Un petit extrait du dernier livre de Balaert, pour se plonger dans la perplexité :
« - Voyez comment le théâtre vint à Nohant. C’était par une nuit comme celle-ci, fantastique et glacée. La famille joue, une charade, puis une autre, puis un pantomime et une saynète, pour s’amuser. Le temps passe sans qu’on s’en aperçoive. On se grime, on se déguise avec les tissus qu’on a sous la main. Le seul public est un petit chien, et le reflet des six personnes dans une glace…. Ça ne vous rappelle rien ?
La glace ! Le miroir ! Rappelez-vous cette scène que décrit Sand dans Histoire de ma vie, et que je vous ai racontée, tout à l’heure: la petite Aurore joue avec son lapin, devant une psyché qui lui renvoie leurs images, ce qui lui donne à penser qu’elle est double. »
Théâtre et miroirs sont des plans, bien sûr. Des plans de réalité. Mais des plans où d’autres plans se reflètent. Se réfléchissent. Se multiplient. L’infini ne s’étend pas, il rayonne. Le moindre double jeu articule des mondes. Toute relation, peut-être, est jeu d’image, reproduction, reflet. Maya disent les hindous, pour nommer la déesse de l’illusion ; mais son pouvoir sans limite n’est pas dans la fausseté : il est dans le lacis, dans le labyrinthe infini où les reflets s’enchevêtrent. J’ai bien peur qu’il faille voir ainsi n’importe quel monde, à commencer par nous-mêmes.
Quelle est la vraie couleur des choses ?
29 avril 2012
La vue se donne comme cette évidence qui nous donne toutes les choses du monde. Et ces choses se délimitent les unes les autres par leur couleur. L’une commence où l’autre cesse sur le plan uni et sans faille de la perception. C’est pourquoi rien ne montre mieux que l’expérience de la couleur la différence radicale entre le monde et le réel.
Car dans le réel, si l’on en croit la science, la couleur suppose un bain de lumière pour percuter la chose, et un œil pour en capter les rebonds, à quoi j’ajouterai des mots, pour en délimiter les nuances. Ainsi la chose rouge est celle qui n’absorbe pas la partie de la lumière que nous percevons et désignons comme rouge, mais qui la réfléchit, en sorte que nous la percevons. Aucune chose réelle n’est de sa couleur dans le monde
Quelle serait la couleur des choses sans la lumière, sans l’œil et sans les mots ? Un gris terne où toutes les couleurs se fondraient ? Un noir profond où toutes s’enfouiraient ? Un blanc radical dont toutes s’enfuiraient ? Le photographe a donc raison : le monde est en couleur et le réel en noir et blanc.
SOMMES-NOUS ENCORE REELS ? (Ontologie négative 8)
23 septembre 2011
Le train s’alanguit dans sa vitesse. Les bruits sont légers, tapis, faciles à omettre. La négligence usuelle qui nous sert d’existence s’établit sans peine. Rien n’est aisé comme glisser sur son plan de réalité. Il suffit que rien ne nous arrête. Insidieusement, la vie devient un glissement, où toute mission est omission. Chaque plan, comme une facette, est une surface ou un pli du monde en vigueur. Une couche d’aquarelle. Rien ne peut plus nous arriver sur un plan, hormis un dérangement, et c’est ainsi, de plus en plus souvent, que se rencontrent l’être ou l’autre: par quelque arrêt intempestif, par quelque trouble énigmatique, ou quelque écueil qui ne se résorbe pas assez immédiatement dans le flux continu de notre négligence. Flot, flux, flou: tout doit se fondre sans éveil. Internet même est glissement, sommeil. On ne sait plus, dans le flot, si c’est le monde ou moi qui passe, et qu’importe, au fond, si tout se fond dans un plan d’irréalité?
LA VIE AVANCE PAR TOURNANTS (Ontologie négative 7)
21 septembre 2011
La découverte, la connaissance, le changement sont des passages d’un plan de réalité à un autre. Tout ce qui arrive, au lieu de simplement passer, est un passage de cet ordre, comme dans le départ, le retour, la rencontre, la décision, l’éveil.
Tout changement réel, c’est-à-dire non compensé par un changement inverse qui l’annule, comme l’aller et le retour, est un passage d’un plan de réalité à un autre.
Prenons par exemple le tournant. Le tournant de la vie, comme celui de la route, est indissolublement spatial et temporel, car il sépare, à la fois dans l’espace et le temps, deux cadres successifs et incompatibles de perception.
Vieillir n’est pas une mutation silencieuse, ou s’il l’est, ce n’est pas vivre. Car la vie avance par tournants.