Lorsque le capital privé, au lieu de financer comme un luxe son autoreprésentation, achète les médias pour assurer la promotion de ses marchandises, il accumule une puissance financière distincte, capable d’employer artistes, figurants, jusqu’aux stars. Ce monde en miroir de la culture, volontiers critique, est donc d’emblée en porte à faux.

Les artistes, comme les patrons de la nouvelle économie, pourraient ne plus être que des relais, des rouages, dans une auto-exploitation du travail imaginaire du consommateur. L’aspect critique et novateur de leur travail serait alors requis pour assurer la crédibilité de l’ensemble, le réalisme et le renouvellement des icones, images et portraits.

Les créateurs et artisans du spectacle, artistes, chercheurs, artisans, journalistes, bloggeurs  travailleurs de tout ce qui se visite, s’écoute et se montre, forment alors la classe productive de la nouvelle économie du travail imaginaire, comme le prolétariat de Marx formait la classe productrice de l’ancienne économie matérielle.

Lorsqu’elle sera pleinement consciente de son rôle nouveau et fondamental, la classe créatrice pourra s’autonomiser ; et jouer, sans révolution ni prise de pouvoir, mais en vertu du simple effet moteur et inducteur de son travail propre, un rôle libérateur, multi-inducteur, d’ouverture des possibles.

Un nouvel ordre social devient possible, fondé sur la critique et sur la création.

 

Etes-vous?

17 mai 2012

Notre temps a choisi la voie du rien. Le fait qu’il est inacceptable ne le perturbe en rien. Le fait que pour des millions d’hommes, l’existence elle même y est impossible n’y change décidément rien. Le fait qu’une chose n’existe pas n’empêche en rien  certains de la vendre et les autres de s’en contenter. Rien, c’est ce que la plupart ont pour vivre, et ceux  qui ont beaucoup plus n’ont guère davantage. Car n’avoir rien n’empêche nullement d’être fort bien exploité. C’est même la condition pour que s’accumule un capital dont ceux qui l’accaparent craignent eux-mêmes qu’il finisse par se réduire à ce qu’il est au fond : très exactement rien. L’humanité toute entière s’épuise pour gonfler une bulle spéculative.

Nous voulons faire une philosophie de ce temps. Nous voulons prendre le parti de l’être face au temps du rien. L’être n’est plus qu’une exigence, mais ce sera la notre. Elle n’est pas négociable. Car c’est l’exigence d’être qui seule nous permet de maintenir que l’existence, fut-elle impossible, est un droit inaliénable. C’est l’exigence d’être qui peut seule proclamer que s’il n’y a rien, c’est un scandale. C’est l’exigence d’être qui peut seule transformer cette pensée de l’être, dont nous héritons, en cette critique du rien, dont nous avons besoin.

Une société, c’est comme un texte. A première vue, un texte se compose uniquement de lettres. A y mieux regarder, certaines se distinguent : ce sont les capitales, qui ornent les mots nobles et importants, ou encore indiquent le début de la phrase, sacro-sainte institution gouvernant l’ordre des mots. Les autres lettres ne sont que des minuscules, basse piétaille composant le signifiant, qui compte moins que le signifié.

Mais toutes les lettres sont des lettres. Toutes sont écrites et patentes, toutes collaborent presque également, par leur quasi disparition mentale, à la miraculeuse effectuation qui seule importe : l’alchimie du sens. Autrement dit, toutes sont des notables, et c’est pourquoi elles sont notées.

Or, ce disant, on n’a pas épuisé ce qu’il faut pour faire un texte. Et non. Loin de là. Une condition manque encore, même s’il faut un esprit particulièrement mauvais pour en remarquer l’absence : on a oublié le papier. Car il n’y a pas de textes en l’air, et il faut bien une feuille pour y imprimer par pression les caractères, tout comme la loi de la colonie pénitentiaire de Kafka exige une peau de prévenu vivant, et une machine capable de graver dans sa peau le texte de la loi, jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Et bien une société, c’est pareil. En premier, il y a les grands, qui sont  puissants, nobles ou riches. En second, il y a les petits, qui sont impuissants, ignobles ou pauvres, et, par dessous cet ensemble, il y a le reste, le peuple qui est, comme le papier, outil, instrument, voire pure et simple matière.

Les capitales sont ceux eux qui comptent, et qu’on ne risque pas d’oublier. Ceux dont chacun sait le nom. Ceux qui ne savent pas combien ils gagnent, ni combien de gens travaillent pour eux. Ceux qui sont loin de pouvoir connaître tous ceux qui les connaissent. Ceux qui sont trop riches pour payer.

Les minuscules sont ceux qui n’ont rien. Mais alors rien de particulier. Même pas un nom. Ce sont les anonymes. Ils sont petits, comme les chômeurs, les prolétaires. Le bas de gamme. Le bas de casse. Ils sont si petits, et si nombreux qu’au lieu de les appeler, on les compte. Ceux que l’on compte  ne sont que des numéros, mais heureusement, ils travaillent, ils font des heures de travail, et ils consomment, ils font du chiffre.

Et puis il y a le reste du peuple, ce papier sans tu ni toi, sans toit ni loi, sans droit, sans nom, qui ne peut pas manger et qui ne sait pas lire. Ceux qui ne sont rien. Ceux qui ne sont plus, n’ont jamais été. Qui n’ont pas la parole, ni le nom. Que l’on ne compte pas parce qu’ils ne comptent pas. Ceux dont la situation est irrégulière. Ce dont le droit à l’existence n’est même pas certain. Ceux sur qui on écrit. Ceux qui sont la matière des autres. Ceux qui sont né abandonnés, ceux qu’on brule, ceux qu’on viole, ceux qu’on chasse,  ceux auquxquels on innocule, ceux dont on prélève des organes, ceux que l’on ne déterre même pas, pour enterrer quelqu’un d’autre à leur place.

Je ne parle pas des mémorables, mais de tous les autres. Et toujours, derrière celui que l’on a oublié, parce qu’il ne compte pas, il y a celui que l’on n’a même pas vu.

La démocratie est encore, et pour longtemps sans doute, une superbe utopie.

Face aux mots, il y a trois sortes de philosophes : Les premiers leur font toujours confiance, comme Parménide, Platon, Du Marsais, Heidegger. Les deuxièmes s’en méfient pas à pas, comme Cratyle, bien sûr, qui renonça aux mots, mais surtout comme Aristote, les sceptiques, Nietzsche, Bergson, Wittgenstein et Derrida. Quant aux troisièmes, ils héritent du problème, et rêvent d’une alliance.

Les premiers ont confiance dans l’unité du jeu des sens, qui va vers l’Idée, ou qui vient du peuple, mais qui signale toujours quelque authenticité de l’origine, ou de la destination. Les mots ont en eux même un mouvement qui ne trompe pas. Ils donnent à penser. On peut les croire. On peut les suivre, et c’est cela, penser : suivre les mots. Les mots sont donc en un sens des mots d’ordre, comme le disait Deleuze, dans son analyse si délectable de l’information, au cœur de Mille plateaux.

Pour les deuxièmes, mieux vaut ne rien dire, ou se perdre en préalables sur les mots pour le dire, plutôt que de suivre aveuglément un mot. En chaque mot, le jeu des sens révèle alors un labyrinthe, aussi riche en possibles qu’en périls. Comme dans la forêt cartésienne, l’infinité des voies de ma liberté est telle que je ne saurais y errer à l’aventure sans m’y perdre inéluctablement. Il ne leur reste plus qu’à avancer avec prudence, en examinant pas à pas chaque mot comme un piège, qu’il soit une polysémie confuse à rendre distincte, une affirmation « dogmatique » ou « trop humaine », une «étiquette » utilitaire, ou encore un « jeu de langage » à « déconstruire ».

Je cherche pour ma part une alliance ludique, parce que je me sens aussi proche, sur ce point, de Platon que d’Aristote, et aussi proche de Du Marsais que de Derrida. Cette alliance est double, car on peut s’allier avec les mots précisément parce qu’ils sont eux-mêmes des alliances de sens, en sorte que, comme nous, ils sont des mondes.

Je tiens les mots pour des mondes, voire des jeux de mondes car ils tracent des limites imaginaires, toujours arbitraires dans un réel, qui demeurerait sans les mots hétéroclite ou continu, et donc toujours absurde.

Je tiens les mots pour des utopies. C’est en ce sens qu’ils n’ont qu’un sens, qui est précisément le jeu d’ensemble de leurs multiples sens. Leur sens est l’alliance de leurs sens. Que tout cela porte le même nom, et que tous ces gens se comprennent quand même, voilà l’utopie du langage, impossible sans un trésor d’intelligence sédimenté, siècle après siècle, au sein de chaque mot.

C’est en ce sens que les mots ont toujours raison, même lorsqu’ils ont tort, parce qu’il est plein de sens de distinguer ce qu’ils distinguent et de confondre ce qu’ils confondent, et ce précisément parce que leurs limites demeurent parfaitement arbitraires. En effet, Il est arbitraire de tracer des limites dans l’absurde, dans le vrac continu du réel. Mais le déplacement de ces limites a toujours un sens. Considérez la frontière : évidemment, elle aurait pu passer ailleurs ; c’est pourquoi le moindre de ces déplacements est si hautement politique.

L’arbitraire institué est en général si habituel et coutumier que l’on peut le croire éternel et fondé. Et pourtant on voit partout les gardiens de l’ordre le surveiller avec la plus grande inquiétude. Ils ont raison de craindre, car la nature même de l’arbitraire le définit à jamais comme ce qui peut changer. Rien de mieux surveillé, policé, contrôlé que le langage, et pourtant rien n’y fait : c’est toujours le peuple qui impose ses usages. Comment ne pas rêver d’une alliance du peuple et du langage ?

Pour dessiner l’indignation, six traits suffisent, essentiels, indissociables : l’indignation est générale, pacifique, égalitaire, populaire, invincible; en un mot, elle est de gauche.

L’indignation est générale, quasiment unanime, et comme adressée au genre humain en son entier. Le général est ce que nous avons en commun, ce qu’il faut étendre pour mieux vivre en paix: le général est généreux.

L’indignation est pacifique, sinon c’est de la révolte. La révolte s’honore de devenir minoritaire, puisqu’elle est fière de mourir pour sa cause. Toute révolte est toujours désespérée, c’est-à-dire sympathique et suicidaire. L’indignation doit donc rester pacifique pour rester générale.

L’indignation n’a pas de chef, car toutes les indignations qui la composent sont égales. On peut être plus révolté qu’un autre, mais non pas plus indigné.

L’indignation est populaire, car elle est l’acte de naissance du peuple. Un peuple, ce n’est jamais le corrélat d’un projet de domination, mais toujours le sujet d’une décision de libération. C’est toujours son indignation qui donne à un peuple sa constitution.

L’indignation est invincible, car un mouvement fondé et rationnel au point d’être général et pacifique ne saurait être vaincu. L’armée elle-même se disloquerait face à un peuple tout entier.

Toute la droite est dans le mépris, toute la gauche est dans l’indignation. Evidemment, un homme de gauche peut mépriser, ou un homme de droite s’indigner : mais ils changent de camp à l’instant même.