Le théâtre de l’infini_____ (Lire Balaert)
8 mai 2012
Un petit extrait du dernier livre de Balaert, pour se plonger dans la perplexité :
« - Voyez comment le théâtre vint à Nohant. C’était par une nuit comme celle-ci, fantastique et glacée. La famille joue, une charade, puis une autre, puis un pantomime et une saynète, pour s’amuser. Le temps passe sans qu’on s’en aperçoive. On se grime, on se déguise avec les tissus qu’on a sous la main. Le seul public est un petit chien, et le reflet des six personnes dans une glace…. Ça ne vous rappelle rien ?
La glace ! Le miroir ! Rappelez-vous cette scène que décrit Sand dans Histoire de ma vie, et que je vous ai racontée, tout à l’heure: la petite Aurore joue avec son lapin, devant une psyché qui lui renvoie leurs images, ce qui lui donne à penser qu’elle est double. »
Théâtre et miroirs sont des plans, bien sûr. Des plans de réalité. Mais des plans où d’autres plans se reflètent. Se réfléchissent. Se multiplient. L’infini ne s’étend pas, il rayonne. Le moindre double jeu articule des mondes. Toute relation, peut-être, est jeu d’image, reproduction, reflet. Maya disent les hindous, pour nommer la déesse de l’illusion ; mais son pouvoir sans limite n’est pas dans la fausseté : il est dans le lacis, dans le labyrinthe infini où les reflets s’enchevêtrent. J’ai bien peur qu’il faille voir ainsi n’importe quel monde, à commencer par nous-mêmes.
Y-a-t-il vraiment du réel dans le monde? ______ (lire Balaert 6)
29 octobre 2011
Il suffit d’une phrase, parfois, pour dissiper notre sentiment de réalité. Or, dans Pseudo, Ella Balaert les multiplie, et l’on se déprend mal de l’impression que, certes, tout est comme avant, et pourtant plus rien n’est réel.
« Par la vitre de l’écran, la vue est splendide. »
Pourquoi le monde, si soudainement, peut-il s’effondrer ? Parce qu’il est né des mots, comme le désir, et comme au fond chacun de nous :
« J’espère que tu sentiras à l’aise dans cette identité ! En tout cas, ce n’est pas facile, de choisir un nom de personnage. J’imagine que c’est un peu comme choisir le prénom d’un enfant, non ? »
Avec cette origine, cette nature, on n’a plus qu’à jouer. Plaire est séduire. Etre est simuler. Tout le réel est dans le mot :
« Ce ne sont que des mots, Jeanne ! De simples mots ! Nous sommes vivantes mais Eva n’est qu’un mot, le mot Eva. Sophie ne parlerait pas ainsi de personnes réelles. Nous imaginons la famille fictive d’un personnage, un être même pas de papier, puisqu’il ne vit que dans les messages que nous adressons à Ulysse. Quelque chose de purement virtuel. »
Il se peut fort bien que derrière, ou dessous, au cœur des choses ou des êtres, il n’y ait rien :
« J’ai fait une recherche Internet à son nom : rien. Rien du tout. Même sur Facebook !»
Alors, évidemment, on ne sait plus très bien qui existe et qui n’existe pas dans le grand jeu de masques et bergamasques, le grand théâtre abracadabrantesque, où toutes nos illusions se coalisent pour prendre la forme et le poids du réel. Mais qu’importe au fond, si vivre, c’est jouer ?
« Yves est un souvenir, Ulysse est une illusion. Mais il a des lettres, et il est drôle. Alors amuse-toi, amusons-nous ! »
Lorsque l’on a le panache et le style, la réalité est de ces choses qu’il faut savoir parier et perdre. Peut-être est-ce la seule manière d’alléger l’existence. Qui ne donnerait pas le réel pour avoir l’innocence ?
LA FEMME EST-ELLE UNE ARME DES FEMMES ?_______(Lire Balaert 3)
16 octobre 2011
Nietzsche compare la femme à un oignon : si on lui demande la vérité, elle minaude, se fait prier et finit par enlever une de ses nombreuses pelures. Qu’y a-t-il au centre de l’oignon ? Un mystère ? Un secret ? Rien, peut-être, nous ne pouvons savoir, dit-il, parce que nous ne savons pas ce que les femmes se disent entre elles. Mais une femme, Ella Balaert, pour écrire Pseudo, a été obligée de lever un coin du voile, car elle nous montre trois femmes qui parlent entre elles pour inventer une femme, afin de séduire un Monsieur par mail. Nous avons donc les minutes de leurs discussions stratégiques, entres femmes, pour jouer La femme.
Car si la femme n’existe pas, comme nous le savons depuis Lacan, cela empêche-t-il de la créer, puis de la jouer, comme font les femmes ? Mais si les hommes croient en La femme, tandis que les femmes en jouent, La femme est une arme, une des seules peut-être, mais non des moindres, de ce sexe que l’on a longtemps dit beau et faible. L’ « éternel féminin », « l’ingénuité », « la femme fatale », « la sincérité », tous ces mythes sont-il autant de « coups » des femmes ?
Voici, pour en juger, trois petites phrases de Pseudo. Dans les deux premières, les femmes parlent entre elles, dans la troisième, c’est Eva qui parle, la femme fictive qu’elles jouent tour à tour.
« Tu veux qu’on la joue éternel féminin ? »
« S’il te plaît, ne nous fais pas le coup de la sincérité. Qui suis-je au fond, le sais-je moi-même etc. Non, par pitié ! »
« Je ne suis pas la femme mystérieuse que vous dîtes. Je suis une petite personne tout simple.»
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____LES GENTILS SONT-ILS GENTILS ?____(Lire Balaert 2)
12 octobre 2011
Je ne suis pas toujours d’accord avec Balaert, par exemple sur la gentillesse. Dans Pseudo, il y a le cas troublant de Charles. Il est marié avec Sophie, et tout le monde est d’accord sur un point : il est très gentil avec elle : Il s’absente de l’hôpital pour lui apporter des fleurs, et ainsi de suite. Il est vraiment TRES gentil. C’est ça le problème. Car peut-on vraiment être aussi gentil ? Ou bien cela cache-t-il autre chose ? Question diabolique, qui admet au moins quatre réponses possibles :
1 Charles est gentil : il est tellement bête qu’il est vraiment gentil (J’avoue ma faiblesse pour cette hypothèse, quitte à plaider l’intelligence de l’imbécile).
2 Charles se sent confusément coupable : il est parfois infidèle, et cherche inconsciemment à se faire pardonner.
3 Charles est hypocrite, et calculateur : il sait que sa femme n’est pas dupe, mais veut apparaître malgré tout aux yeux de tous les autres comme un mari aimant. Sa gentillesse est un fond de commerce.
4 Charles est pervers : il est gentil seulement pour que Sophie se sente coupable de lui devoir tant. Sa gentillesse est au fond la pire méchanceté.
J’aimerais avoir votre avis, parce que, selon la réponse, c’est la nature même de la gentillesse qui change du tout au tout.
On ne sait pas ce qu’en pense Balaert ; on sait seulement ce qu’en pense son personnage, Sophie, la femme de Charles, et c’est, hélas, très clair : « Quant à Charles, qu’il m’aime comme il le fait, bien sûr que si, c’est une raison suffisante de lui en vouloir ! Il y a de la perversité à aimer comme le fait mon mari. A pousser l’autre dans ses retranchements, jusqu’à l’exaspération. A se parer soi-même de toutes les qualités de l’amour vertueux pour que l’autre, en regard, se sente diminué. C’est diabolique, son besoin de passer pour un ange. (…) Sa bonhomie est trompeuse. Ses cadeaux sont des pièges. Il me porte aux nues, apparemment, parce qu’il sait, il espère, que par contrecoup, je vais me culpabiliser. Demander pardon d’être si méchante avec lui qui est si gentil. (…) S’il existait, l’amour serait gratuit et désintéressé. Or ce que je vois agiter les cœurs sous ce nom est un exercice comptable qui exige des retours et crée des dettes»
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