Etes-vous?

17 mai 2012

Notre temps a choisi la voie du rien. Le fait qu’il est inacceptable ne le perturbe en rien. Le fait que pour des millions d’hommes, l’existence elle même y est impossible n’y change décidément rien. Le fait qu’une chose n’existe pas n’empêche en rien  certains de la vendre et les autres de s’en contenter. Rien, c’est ce que la plupart ont pour vivre, et ceux  qui ont beaucoup plus n’ont guère davantage. Car n’avoir rien n’empêche nullement d’être fort bien exploité. C’est même la condition pour que s’accumule un capital dont ceux qui l’accaparent craignent eux-mêmes qu’il finisse par se réduire à ce qu’il est au fond : très exactement rien. L’humanité toute entière s’épuise pour gonfler une bulle spéculative.

Nous voulons faire une philosophie de ce temps. Nous voulons prendre le parti de l’être face au temps du rien. L’être n’est plus qu’une exigence, mais ce sera la notre. Elle n’est pas négociable. Car c’est l’exigence d’être qui seule nous permet de maintenir que l’existence, fut-elle impossible, est un droit inaliénable. C’est l’exigence d’être qui peut seule proclamer que s’il n’y a rien, c’est un scandale. C’est l’exigence d’être qui peut seule transformer cette pensée de l’être, dont nous héritons, en cette critique du rien, dont nous avons besoin.

Nul ne peut boire d’eau d’Evian. Point de doute pourtant que la bouteille ne soit pleine d’eau, et qu’elle ne soit toute d’Evian. Hélas, tant qu’il demeure intact, ce bloc de pure transparence ne s’impose comme une évidence qu’en se dérobant à l’expérience. Certes, je peux fort bien jouir de l’image, et demeurer à jamais hébété dans la contemplation de la marchandise inentamée, mais non pas boire sans retirer l’eau de la bouteille. Fatale séparation : l’eau bénie n’est jamais qu’un peu d’eau, tandis que la bouteille vide ne forme plus qu’un déchet. Hélas sur l’eau n’est pas écrit Evian, tandis que l’on ne peut boire plastique et étiquette. En vain les producteurs d’agrumes, pour suggérer quelque surplus de qualité, emballent-ils séparément chacune de leurs oranges: ils échouent à mettre leur logo sur chacune de nos bouchées. La simple ouverture de l’emballage tue la chose : d’un côté la matière et de l’autre le nom. Je ne puis consommer heureux qu’en fantasmant leur lien, quitte à  digérer la matière au milieu des déchets.

Face à la nuit, on dit d’abord : il n’y a rien. Puis on remarque les étoiles. Il y a donc quelques choses. Elles sont des points fort distants. Toutes les choses sont des nuages : amas de galaxies, planètes, objets, constituants de chaque atome… Elles sont immenses et creuses, hétéroclites, éparpillées. Et moi-même, que suis-je d’autre qu’un nuage de cellules et d’instants, de mots et de maux, de souvenirs et d’idées ? Sans doute toute ces choses sont elles liées. Mais leurs liens, que sont-ils d’autre que des nuages ? Espace, temps , causalité, jeu, langage, liberté : les dimensions mêmes des choses sont des nuages, comme des poussières de Cantor.

Face aux mots, il y a trois sortes de philosophes : Les premiers leur font toujours confiance, comme Parménide, Platon, Du Marsais, Heidegger. Les deuxièmes s’en méfient pas à pas, comme Cratyle, bien sûr, qui renonça aux mots, mais surtout comme Aristote, les sceptiques, Nietzsche, Bergson, Wittgenstein et Derrida. Quant aux troisièmes, ils héritent du problème, et rêvent d’une alliance.

Les premiers ont confiance dans l’unité du jeu des sens, qui va vers l’Idée, ou qui vient du peuple, mais qui signale toujours quelque authenticité de l’origine, ou de la destination. Les mots ont en eux même un mouvement qui ne trompe pas. Ils donnent à penser. On peut les croire. On peut les suivre, et c’est cela, penser : suivre les mots. Les mots sont donc en un sens des mots d’ordre, comme le disait Deleuze, dans son analyse si délectable de l’information, au cœur de Mille plateaux.

Pour les deuxièmes, mieux vaut ne rien dire, ou se perdre en préalables sur les mots pour le dire, plutôt que de suivre aveuglément un mot. En chaque mot, le jeu des sens révèle alors un labyrinthe, aussi riche en possibles qu’en périls. Comme dans la forêt cartésienne, l’infinité des voies de ma liberté est telle que je ne saurais y errer à l’aventure sans m’y perdre inéluctablement. Il ne leur reste plus qu’à avancer avec prudence, en examinant pas à pas chaque mot comme un piège, qu’il soit une polysémie confuse à rendre distincte, une affirmation « dogmatique » ou « trop humaine », une «étiquette » utilitaire, ou encore un « jeu de langage » à « déconstruire ».

Je cherche pour ma part une alliance ludique, parce que je me sens aussi proche, sur ce point, de Platon que d’Aristote, et aussi proche de Du Marsais que de Derrida. Cette alliance est double, car on peut s’allier avec les mots précisément parce qu’ils sont eux-mêmes des alliances de sens, en sorte que, comme nous, ils sont des mondes.

Je tiens les mots pour des mondes, voire des jeux de mondes car ils tracent des limites imaginaires, toujours arbitraires dans un réel, qui demeurerait sans les mots hétéroclite ou continu, et donc toujours absurde.

Je tiens les mots pour des utopies. C’est en ce sens qu’ils n’ont qu’un sens, qui est précisément le jeu d’ensemble de leurs multiples sens. Leur sens est l’alliance de leurs sens. Que tout cela porte le même nom, et que tous ces gens se comprennent quand même, voilà l’utopie du langage, impossible sans un trésor d’intelligence sédimenté, siècle après siècle, au sein de chaque mot.

C’est en ce sens que les mots ont toujours raison, même lorsqu’ils ont tort, parce qu’il est plein de sens de distinguer ce qu’ils distinguent et de confondre ce qu’ils confondent, et ce précisément parce que leurs limites demeurent parfaitement arbitraires. En effet, Il est arbitraire de tracer des limites dans l’absurde, dans le vrac continu du réel. Mais le déplacement de ces limites a toujours un sens. Considérez la frontière : évidemment, elle aurait pu passer ailleurs ; c’est pourquoi le moindre de ces déplacements est si hautement politique.

L’arbitraire institué est en général si habituel et coutumier que l’on peut le croire éternel et fondé. Et pourtant on voit partout les gardiens de l’ordre le surveiller avec la plus grande inquiétude. Ils ont raison de craindre, car la nature même de l’arbitraire le définit à jamais comme ce qui peut changer. Rien de mieux surveillé, policé, contrôlé que le langage, et pourtant rien n’y fait : c’est toujours le peuple qui impose ses usages. Comment ne pas rêver d’une alliance du peuple et du langage ?

Il suffit d’une phrase, parfois, pour dissiper notre sentiment de réalité. Or, dans Pseudo, Ella Balaert les multiplie, et l’on se déprend mal de l’impression que, certes, tout est comme avant, et pourtant plus rien n’est réel.

« Par la vitre de l’écran, la vue est splendide. »

Pourquoi le monde, si soudainement, peut-il s’effondrer ? Parce qu’il est né des mots, comme le désir, et comme au fond chacun de nous :

« J’espère que tu sentiras à l’aise dans cette identité ! En tout cas, ce n’est pas facile, de choisir un nom de personnage. J’imagine que c’est un peu comme choisir  le prénom d’un enfant, non ? »

Avec cette origine, cette nature, on n’a plus qu’à jouer. Plaire est séduire. Etre est simuler. Tout le réel est dans le mot :

« Ce ne sont que des mots, Jeanne ! De simples mots ! Nous sommes vivantes mais Eva n’est qu’un mot, le mot Eva. Sophie ne parlerait pas ainsi de personnes réelles.   Nous imaginons la famille fictive d’un personnage, un être même pas de papier, puisqu’il ne vit que dans les messages que nous adressons à Ulysse. Quelque chose de purement virtuel. »

Il se peut fort bien que derrière, ou dessous, au cœur des choses ou des êtres, il n’y ait rien :

« J’ai fait une recherche Internet à son nom : rien. Rien du tout. Même sur Facebook !»

Alors, évidemment, on ne sait plus très bien qui existe et qui n’existe pas dans le grand jeu de masques et bergamasques, le grand théâtre abracadabrantesque, où toutes nos illusions se coalisent pour prendre la forme et le poids du réel. Mais qu’importe au fond, si vivre, c’est jouer ?

 « Yves est un souvenir, Ulysse est une illusion. Mais il a des lettres, et il est drôle. Alors amuse-toi, amusons-nous ! »

Lorsque l’on a le panache et le style, la réalité est de ces choses qu’il faut savoir parier et perdre. Peut-être est-ce la seule manière d’alléger l’existence. Qui ne donnerait pas le réel pour avoir l’innocence ?