Nul ne peut boire d’eau d’Evian. Point de doute pourtant que la bouteille ne soit pleine d’eau, et qu’elle ne soit toute d’Evian. Hélas, tant qu’il demeure intact, ce bloc de pure transparence ne s’impose comme une évidence qu’en se dérobant à l’expérience. Certes, je peux fort bien jouir de l’image, et demeurer à jamais hébété dans la contemplation de la marchandise inentamée, mais non pas boire sans retirer l’eau de la bouteille. Fatale séparation : l’eau bénie n’est jamais qu’un peu d’eau, tandis que la bouteille vide ne forme plus qu’un déchet. Hélas sur l’eau n’est pas écrit Evian, tandis que l’on ne peut boire plastique et étiquette. En vain les producteurs d’agrumes, pour suggérer quelque surplus de qualité, emballent-ils séparément chacune de leurs oranges: ils échouent à mettre leur logo sur chacune de nos bouchées. La simple ouverture de l’emballage tue la chose : d’un côté la matière et de l’autre le nom. Je ne puis consommer heureux qu’en fantasmant leur lien, quitte à  digérer la matière au milieu des déchets.

Comment exister, si rien n’existe ? Quel espace rallier en dehors de l’espace ? Pour exister dans le vide de l’espace, il suffit d’être le temps.

L’espace n’est rien. L’espace est le rien, car il est presque infiniment vide. Toute l’existence est donc dans le presque, dans l’anomalie, l’erreur d’exister. Car l’existence est une erreur du vide, comme une étoile, dans le noir infini de nos nuits.

L’existence est une série de points dans l’espace : ils n’occupent pas l’espace, ils ne sont pas spatiaux, ils sont temporels. L’existence est un nuage, un jeu d’instants. Sensations, souvenirs, tons, vécus, regards, ambiances. Chacun de ces points est un monde, et chacun de nous, une fédération de mondes. Je ne suis rien qu’un jeu d’instants.

C’est ainsi que nous sommes le temps. Cette existence nous allie aux choses, car nous les sommes. Les choses sont le temps de les faire, de les vivre. Scintillances, miroitements. L’existence est la lumière du temps.

Que l’on saute par la fenêtre ou que l’on prenne toutes les précautions du monde, cela ne change rien : on a toujours le choix entre faire quelque chose, au risque d’échouer, et ne rien faire, au risque de l’endurer, mais dans les deux cas, on risque sa vie. Quelle est la manière la plus subtile et la moins risquée de risquer sa vie ? Que préférons-nous perdre ?  Socrate risquait sa vie en questionnant, Galilée en cherchant, Molière en jouant. Car même sans mise à mort, nous courrons tous le risque de mourir en faisant ce que nous avons choisi de faire. La mort n’est que la loupe, l’arrêt sur image de nos choix. On comprend peu à peu que le grand risque serait de ne rien risquer.

Vivre, c’est risquer sa vie, chacun à sa manière. Alice, le personnage de Pseudo, a choisi de risquer sa vie en jouant : 

 « Il y a cette violence. Elle est ma sève. Elle est sans nom, mais elle exige de tout risquer sur un tapis, de tout miser sur un homme. Elle veut l’adrénaline, l’excès, les choses en grand. Dans les bras de Tony, c’est comme quand je gagne au poker: j’ai le sentiment d’exister. Ça ne dure pas. Mais l’instant est magique, absolu. Je donne tout. Je prends tout. Je sais très bien qu’après, il retourne vers sa femme, et qu’alors, c’est comme quand je perds, je ne suis plus qu’un tas de néant, bon pour le caniveau.  Mais ma vie entière est là, dans ce balancement. Mon destin va du tout au rien, et c’est le hasard qui pousse ou retient l’escarpolette. Tout en haut, tout en bas, tout en haut. »

 Il y a des milliers de styles de vies possibles. Mais le jeu est sans doute celui qui ressemble le plus au risque même de vivre :

« Chaque jour qui se lève ouvre une partie neuve et jette un nouveau dé : chaque nuit qui s’achève sonne l’heure du jugement. Tu parles du balancement de ta vie (passons sur l’image, quoiqu’il y ait à écrire, dessus). Je dirais plutôt que tu mets à chaque instant ta vie dansla balance. Tu pèses tes pertes comme Horus l’âme des morts et ta vie ne tient qu’à cette plume, qui repose sur son plateau. C’est-à-dire sur ton tapis. Le jeu est plus pour toi qu’un passe-temps. C’est un mode de vie, une façon d’être, de penser, de te lancer dans chaque aventure. C’est toi qui nous donnes une leçon à chaque instant : toi qui nous secoues et  nous invites au pari. Entends ce mot comme tu veux. Au sens du  tiercé dominical. Ou au sens du pari de Pascal. Avec au bout, possible, un bonheur absolu. Plus haut, toujours plus haut. »

Le train s’alanguit dans sa vitesse. Les bruits sont légers, tapis,  faciles à omettre. La négligence usuelle qui nous sert d’existence s’établit sans peine. Rien n’est aisé comme glisser sur son plan de  réalité. Il suffit que rien ne nous arrête. Insidieusement, la vie devient un glissement, où toute mission est omission. Chaque plan,  comme une facette, est une surface ou un pli du monde en vigueur. Une couche d’aquarelle. Rien ne peut plus nous arriver sur un plan, hormis un dérangement, et c’est ainsi, de plus en plus souvent, que se rencontrent l’être ou l’autre: par quelque arrêt intempestif, par  quelque trouble énigmatique, ou quelque écueil qui ne se résorbe pas  assez immédiatement dans le flux continu de notre négligence. Flot,  flux, flou: tout doit se fondre sans éveil. Internet même est  glissement, sommeil. On ne sait plus, dans le flot, si c’est le monde  ou moi qui passe, et qu’importe, au fond, si tout se fond dans un plan  d’irréalité?

Car qu’est-ce que le pouvoir, sinon que l’un fasse ce que l’autre dit ? Pour créer le monde, il distribue les rôles : celui qui commande apportera le langage, celui qui obéit apportera le réel . Moi, je donne l’ordre, et toi, le travail. De la sorte, tout comme tu me rends le service de travailler pour moi, je te rends celui de te commander. Libre à toi d’imaginer, pour ta récompense, que tu as existé durant ton travail ; si cela ne suffit pas, tu ferais bien d’imaginer ta mort, qui se trouve être en mon pouvoir. Imagine donc, à ta guise, que tu existes ou que tu meurs, mais travaille.

Le pouvoir est l’échange, inique, d’un travail réel contre un commandement, qui prétend le payer en lui faisant imaginer l’existence ou la mort. Lorsqu’il n’est pas menace pure et simple, le pouvoir n’est jamais qu’un titre d’existence imaginaire, accordé par celui qui me dirige, en échange de mon temps, qu’il incorpore à son propre temps comme une sorte de concentré, de raccourci, qui lui permet de ne pas dépenser mes efforts, et donc d’économiser le temps qu’il m’a pris. Donne-moi ton temps réel, je te donnerai ton temps imaginaire. Le pouvoir est un vol de temps, un vol de laps de vie. Donne-moi ta vie, je t’en rendrai l’image. Une anthropophagie des temps que sont les autres.