Etes-vous?
17 mai 2012
Notre temps a choisi la voie du rien. Le fait qu’il est inacceptable ne le perturbe en rien. Le fait que pour des millions d’hommes, l’existence elle même y est impossible n’y change décidément rien. Le fait qu’une chose n’existe pas n’empêche en rien certains de la vendre et les autres de s’en contenter. Rien, c’est ce que la plupart ont pour vivre, et ceux qui ont beaucoup plus n’ont guère davantage. Car n’avoir rien n’empêche nullement d’être fort bien exploité. C’est même la condition pour que s’accumule un capital dont ceux qui l’accaparent craignent eux-mêmes qu’il finisse par se réduire à ce qu’il est au fond : très exactement rien. L’humanité toute entière s’épuise pour gonfler une bulle spéculative.
Nous voulons faire une philosophie de ce temps. Nous voulons prendre le parti de l’être face au temps du rien. L’être n’est plus qu’une exigence, mais ce sera la notre. Elle n’est pas négociable. Car c’est l’exigence d’être qui seule nous permet de maintenir que l’existence, fut-elle impossible, est un droit inaliénable. C’est l’exigence d’être qui peut seule proclamer que s’il n’y a rien, c’est un scandale. C’est l’exigence d’être qui peut seule transformer cette pensée de l’être, dont nous héritons, en cette critique du rien, dont nous avons besoin.
La réduction analytique vise à explorer chaque homme comme un temps propre, en postulant deux réductions : l’espace mental, malgré ses profondeurs, n’est jamais que le temps de l’existence, et ce temps se réduit à son tour aux discours émis et reçus. Freud réduit l’espace au temps, puis le temps au verbe : l’analyse est l’inverse de la genèse. Mais ce temps est celui d’un travail, à la fois intime et perpétuel : mon inconscient travaille même lorsque je dors. Freud a découvert le temps de l’imagination comme le seul temps constant de l’existence humaine.
Avec Einstein et Freud, l’homme et le monde se redéfinissent et s’ajointent dans une nouvelle exploitabilité, parce que chaque homme devient le temps de toutes choses. Non seulement chaque chose, en tant que marchandise, est un temps de travail, mais je suis moi-même toujours au travail, y compris durant mon repos ou mes loisirs, pour peu seulement que j’imagine, ce que je fais constamment, même lorsque je dors.
Ni sujets ni objets : nous sommes des trajets
26 juin 2011
Le deuxième effet de la théorie des trajectoires est de nous redéfinir : nous ne sommes peut-être ni sujets ni objets, mais trajets ; non pas des êtres de passage, mais plus profondément les êtres du passage, comme les agents d’un passage du monde en son entier. Plus encore que passer: être le passage. Autant dire, si nous sommes le passage, que nous sommes le temps. On voit bien que l’espace et le temps se construisent à partie de la trajectoire, et non pas l’inverse. Il suffit pour cela de cesser de privilégier la vitesse : le repos, le sommeil, font partie de la trajectoire. Descartes déjà, parlait d’un marin qui s’endort dans un port et se réveille dans un autre : sa nuit a été immobile et pourtant trajectoire.
Tout est trajectoire. Tout passe, le plus souvent en s’évitant. Dans une cour de maternelle, les enfants courent à toute vitesse, et ne se percutent quasiment jamais. Dans une ville, certains accidents se produisent mais incomparablement moins souvent qu’on ne pourrait le craindre. C’est un petit peu le contraire de ce que dit Epicure : des trajectoires ne produisent pas des chocs, et s’il fallait attendre un grand nombre de chocs pour que se produise un monde, l’idée de trajectoire conduit presque à penser qu’on aurait fort bien pu se passer de monde, ou que nous vivons dans quelque chose qui n’est pas un monde parce que le monde n’a tout simplement pas été créé. A nous donc, de passer, comme des sillages dans le rien.
Texte remanié , à partir du texte paru dans : Jean Paul Galibert, L’idée de ludique, Publie.net, cité en bibliographie
L’alliance des existences
4 avril 2011
L’alliance des existences en péril passe par la connivence des précarités. Lorsque je deviens jetable, comme un objet, une alliance deient possible. La limite entre le monde et moi n’est plus la fin, mais le début de mon existence. Loin de m’anéantir, la limite devient un nouveau parti pris des choses. Le bord est l’existence à l’état naissant.
L’identitaire ( je suis le temps)
9 janvier 2011
Qu’est-ce donc que l’identitaire ? Un jeune musulman né à New York peut se vouloir, se sentir ou se croire plus musulman que son grand père demeuré en Iran. Aux natifs comme aux migrants, et a fortiori aux deuxièmes et troisièmes générations, qui sont les deux à la fois, la mondialisation impose à tout un chacun à redéfinir son identité, c’est-à-dire d’ inventer son passé. En ce sens, c’est tout autant leur avenir qu’ils écrivent, en croyant revenir aux sources qu’ils inventent, ou que l’on réécrit pour eux. Mais qu’est-ce que mon identité, sinon une fidélité de cet ordre, une sorte de conformité de mon présent, sinon de mon avenir, à mon passé ? Que je sois en tout et pour tout cette identité, c’est cela le présent, et peut-être même l’essence. Nous n’avons aucune autre identité que celle du passé et de l’avenir. Le temps est un mythe, et ce mythe c’est moi.