Face à la mer ou la pyramide, face au désert, au labyrinthe, dans la forêt sans fin comme dans la nuit sans lune, l’homme se sent bien petit ; mais n’est-ce pas justement ce qui fait sa grandeur ?

Prenez Pascal, prenez Descartes, pour une fois convergents : ces lieux métaphysiques nous font sentir en nous une valeur, qui est chez Pascal la dignité de notre pensée, et chez Descartes l’étendue de notre liberté. Les croyants prendront ces indices d’infini comme des preuves de notre origine divine, et les autres comme des preuves de ce que nous pouvons être. Concluons donc qu’ils sont pour tous des preuves de l’infini commun. Car, que l’infini soit divin ou humain, qu’importe au fond, s’il s’agit seulement de comprendre qu’il est commun?

En effet, Pascal a oublié un infini, et le premier sans doute. Car il n’y a pas seulement l’infiniment petit ,avec ces particules qui suggèrent ma petitesse d’être fini, et l’infiniment grand, avec ces galaxies qui suggèrent la grandeur de Dieu. Il y a le troisième infini, celui qui est aussi réel que commun : l’univers qui les englobe, et où il nous faut bien vivre ensemble, un univers qui est donc à tous, et où l’on cherche en vain une raison pour laquelle telle ou telle de ses parties serait la propriété exclusive de telle ou telle personne privée.

Il y a comme une communauté de l’infini, un sens commun de l’infini, qui est un sens de l’infini commun, et qui traverse les religions comme les athéismes, puisque qu’il nous est aussi commun que l’univers. Tout est un, tout est commun, telle est la vieille définition qu’Héraclite, parmi les tous premiers philosophes, donnait de ce troisième infini, plus infini encore que les deux autres, puisqu’il les contient, que nous y vivons tous, et qu’il nous attend encore.

Prenez une côte turque déchiquetée à souhait, les petits cubes blanchis d’une colonie grecque, comme ces îles que l’on pressent au loin dans la brume et la mer alanguie ; Comment dire en un mot tout cela ? Comment penser l’unité souterraine, souveraine de toutes ces choses écrasées de lumière ? Il faudrait déceler comme un fluide qui relierait toutes les choses, qui aurait avec chacune comme un bord commun, une chose immense et si plastique qu’elle ferait tout doucement le tour de chaque chose. Cette chose existe et partout on la voit sans la voir : c’est l’air, la découverte d’Anaximène.

La plasticité a-t-elle été entrevue six siècles avant notre ère ? Anaximène a-t-il aperçu dans l’air le plus immense, le plus souple, le plus mobile et polymorphe des objets plastiques ? Cet air ambiant, qui ourle toute chose et baigne tout contour, Anaximène l’a-t-il pensé comme l’envers du monde, comme le fond sans fin de toute perception, ou comme le visuel même qui arrondit tout le visible?

Jean-paul Galibert, incipit remanié de “ Naissance de la plasticité ? L’air d’Anaximène ”, in Plastir, texte en ligne.

Philosophie de l’horizon

23 septembre 2010

L’horizon est à la fois courbe et bord. Forme plastique de la limite de l’air, il est la forme des formes, la forme où toutes les formes se produisent et s’ajointent. Toutes les choses sont prises dans un bain d’air, comme une empreinte. Tout n’a qu’un bord avec l’air, et ce bord est horizon. C’est comme si la mort, toujours, venait nous border, comme toute chose.

Extrait de « le bord de la solitude », conférence de 2009, en ligne le site des « Conserveries Mémorielles »

Lorsqu’il n’y a que des néants, il se produit entre eux  comme une limite mouvante, qui leur est commune et suffit à les définir. La définition métaphysique consiste à saisir le style de mouvement des courbes qui séparent les néants. Au bord de la mer, chacun se moque de la mer autant que de la terre: ce qui fascine, c’est ce mouvement si caractéristique des vagues, ce jeu de la limite  si singulier qu’il forme comme  la signature de la mer. Qu’importe au fond qu’il n’y ait point de choses, si nous avons pour en tenir lieu le mouvement suggestif de leurs empreintes, et la douceur fugitive de leurs courbes? Le métaphysique est ce moment où le monde est encore chaud  de l’être évanoui, et le site encore plein des choses disparues. On entend bruire l’absence. On y sent que le néant est un peuple. Qui mieux que l’irréel saurait être anonyme? On presse le vrai nom  de l’innommable, cette absence de Dieu, comme alourdie, qu’on nomme le néant.

Tout l’art du bord est d’être une extrémité qui s’exempte des deux mondes qu’il sépare. S’il y a le néant, je meurs. Mais s’il y a deux néants, une lisière se produit où je peux trouver à exister, nécessairement, puisque je ne peux exister ailleurs. Béance, faille, charnière. La lisière se produit comme un fil d’existence, comme un chemin entre les riens, comme une jetée sans fin dans la brume du néant.

Extrait de « le bord de la solitude », conférence de 2009, en ligne le site des « Conserveries Mémorielles »