La Compagnie L’âme d’un sot est heureuse de vous inviter à son spectacle : Baal, de Bertolt Brecht.
Quand Brecht écrit Baal pour la première fois, il a vingt ans : son Baal est un héros romantique, présenté comme l’archétype du poète maudit en révolte contre la société, dont le destin tragique est inspiré des grandes figures lyriques telles que Villon, Verlaine ou Rimbaud.
Quand il reprend cette pièce pour la cinquième et dernière fois, il est à l’aube de la mort et réinvente un Baal décadent, homme aux mille excès, qui dévore les femmes comme il s’empiffre de nourriture, s’abrutissant de poésie et d’alcool.
D’une époque à l’autre, la pièce retrace l’évolution de deux poètes, celle de Baal, envers qui notre admiration se mue peu à peu en dégoût, et celle de Brecht lui-même, qui au terme de sa carrière met le coup de grâce au romantisme qui avait exalté ses débuts.

TROIS REPRESENTATIONS : le mercredi 23 mai à 20h & les jeudi 24 et vendredi 25 mai à 20h30
Théâtre de l’ENS, 45 rue d’Ulm    Durée approximative : 1h45   Participation aux frais : 3€
Merci de confirmer votre venue par mail, à l’adresse chloe.galibertlaine@gmail.com, en indiquant la date de la représentation et le nombre de places que vous souhaitez réserver !

Avec: Charlotte Dafol, Camille Dagen, Justine Sisman, Célia Le Blainvaux, Juliette Gazet, Joséphine Hurtut, Mélodie Cholmé, Marie Villiers-Moriamé et  Yannick Barne, Jérémy Fantin, Clément Van-Hamme, Théis Bazin, Valère Vanier, Pierre Maffre, Olivier Hercend
Mise en scène:      Chloé Galibert-Laîné
Musique:                Clément Di Mascio
Scénographie:        Sarah Schneider

Tout, partout, joue à troubler les genres et les frontières, à franchir les limites, à mêler les contraires. Lorsqu’on voit se confondre animal et machine, beau et laid, catalogue et magazine, publicité et information, l’idée vient qu’il existe des objets entre les essences, des indécis. Ainsi la marque n’est pas un objet, pas un produit, pas un dieu : elle traverse tout cela ; elle est un trans-objet. Ses pratiquants ne s’adonnent pas plus à une entreprise qu’à une religion ou à un groupe d’opinion. Objets indécis, dont la nature semble précisément de périmer les frontières entre les anciennes natures.

Les images sont-elles des trans-objets ? L’image vient du miroir ou du lac. Marx disait « le corps de A est le miroir de la valeur de B ». Le miroir, comme le lac, accueille toute forme sans s’en laisser imposer aucune. Ils sont ces lieux informes, ces plans neutres ou l’image rebondit. L’écran est sans image. Ce qui contient tout n’est rien, sinon quelque pure possibilité quasiment sans limite.

Existe-t-il des objets dont la nature serait la fusion de deux autres ? Des coulis de nature. Des invasions, des confusions. Coûter aussi peu que l’un, rapporter autant que l’autre. Peut-il y avoir rentabilité sans cette duplicité, cette conature ? Tout objet rentable est nécessairement à la fois deux autres, dont il n’est pas plus l’un que l’autre, étant tout entier jeu sur leur différence. Voilà les nouveaux objets : des jeux sur des différences : tout écart peut être l’occasion d’un prélèvement de la différence.

L’idée d’un lien direct possible entre l’hypercapitalisme, le point de vue ludique et le rien: définir le jeu comme un rien rentable. Le rien était défini comme existence et non existence. Il permet dés lors à un bon joueur de cumuler les avantages de l’existence et de la non existence, pour peu qu’un autre, le perdant, cumule les inconvénients des deux états. Jouer gagnant, c’est cumuler les avantages de deux états contraires, jouer perdant, c’est à l’inverse en cumuler les incommodités.

Face aux mots, il y a trois sortes de philosophes : Les premiers leur font toujours confiance, comme Parménide, Platon, Du Marsais, Heidegger. Les deuxièmes s’en méfient pas à pas, comme Cratyle, bien sûr, qui renonça aux mots, mais surtout comme Aristote, les sceptiques, Nietzsche, Bergson, Wittgenstein et Derrida. Quant aux troisièmes, ils héritent du problème, et rêvent d’une alliance.

Les premiers ont confiance dans l’unité du jeu des sens, qui va vers l’Idée, ou qui vient du peuple, mais qui signale toujours quelque authenticité de l’origine, ou de la destination. Les mots ont en eux même un mouvement qui ne trompe pas. Ils donnent à penser. On peut les croire. On peut les suivre, et c’est cela, penser : suivre les mots. Les mots sont donc en un sens des mots d’ordre, comme le disait Deleuze, dans son analyse si délectable de l’information, au cœur de Mille plateaux.

Pour les deuxièmes, mieux vaut ne rien dire, ou se perdre en préalables sur les mots pour le dire, plutôt que de suivre aveuglément un mot. En chaque mot, le jeu des sens révèle alors un labyrinthe, aussi riche en possibles qu’en périls. Comme dans la forêt cartésienne, l’infinité des voies de ma liberté est telle que je ne saurais y errer à l’aventure sans m’y perdre inéluctablement. Il ne leur reste plus qu’à avancer avec prudence, en examinant pas à pas chaque mot comme un piège, qu’il soit une polysémie confuse à rendre distincte, une affirmation « dogmatique » ou « trop humaine », une «étiquette » utilitaire, ou encore un « jeu de langage » à « déconstruire ».

Je cherche pour ma part une alliance ludique, parce que je me sens aussi proche, sur ce point, de Platon que d’Aristote, et aussi proche de Du Marsais que de Derrida. Cette alliance est double, car on peut s’allier avec les mots précisément parce qu’ils sont eux-mêmes des alliances de sens, en sorte que, comme nous, ils sont des mondes.

Je tiens les mots pour des mondes, voire des jeux de mondes car ils tracent des limites imaginaires, toujours arbitraires dans un réel, qui demeurerait sans les mots hétéroclite ou continu, et donc toujours absurde.

Je tiens les mots pour des utopies. C’est en ce sens qu’ils n’ont qu’un sens, qui est précisément le jeu d’ensemble de leurs multiples sens. Leur sens est l’alliance de leurs sens. Que tout cela porte le même nom, et que tous ces gens se comprennent quand même, voilà l’utopie du langage, impossible sans un trésor d’intelligence sédimenté, siècle après siècle, au sein de chaque mot.

C’est en ce sens que les mots ont toujours raison, même lorsqu’ils ont tort, parce qu’il est plein de sens de distinguer ce qu’ils distinguent et de confondre ce qu’ils confondent, et ce précisément parce que leurs limites demeurent parfaitement arbitraires. En effet, Il est arbitraire de tracer des limites dans l’absurde, dans le vrac continu du réel. Mais le déplacement de ces limites a toujours un sens. Considérez la frontière : évidemment, elle aurait pu passer ailleurs ; c’est pourquoi le moindre de ces déplacements est si hautement politique.

L’arbitraire institué est en général si habituel et coutumier que l’on peut le croire éternel et fondé. Et pourtant on voit partout les gardiens de l’ordre le surveiller avec la plus grande inquiétude. Ils ont raison de craindre, car la nature même de l’arbitraire le définit à jamais comme ce qui peut changer. Rien de mieux surveillé, policé, contrôlé que le langage, et pourtant rien n’y fait : c’est toujours le peuple qui impose ses usages. Comment ne pas rêver d’une alliance du peuple et du langage ?

Et si le plus grand de tous les infinis était un devoir ?

Il y a bien des infinis, rien qu’en mathématiques. Certains sont égaux, et d’autres sont plus grands, paraît-il. Mais le plus grand des infinis mathématiques est loin de contenir tout, puisqu’il ne se compose que d’espace, de points ou de nombres, et laisse donc en dehors de lui tout ce qui excède l’abstraction des objets mathématiques.

Le Dieu des monothéismes est un formidable infini, qui serait capable de créer le monde en son entier ; mais justement : il aurait pour dehors le monde créé, et resterait donc un infini limité par la finitude, par toutes les finitudes qui lui restent extérieures.

Le Dieu de Spinoza est sans doute un des infinis les plus immenses, puisque qu’il comporte une infinité d’attributs qui sont eux-mêmes infinis. Quoi de plus grand que l’infini à la puissance infinie ? En un sens, cet infini est tout, un tout sans dehors, et donc sans limite externe : tout est en lui. Mais n’y a-t-il pas plus grand que tout ? Et donc un infini plus grand que l’infiniment infini ?

Tant que l’on conserve la genèse spinoziste de l’infini, le Dieu de Spinoza est l’infini le plus grand. Mais si l’on trouvait une autre genèse, à la fois plus simple et plus puissante, on pourrait-on apercevoir un infini plus grand encore ? En effet Spinoza engendre l’idée d’infini par addition d’espace: l’infini est ce qui est plus grand que toute chose finie donnée, comme un objet débordant chaque fois de boites toujours plus grandes. L’infini s’engendre par une série d’inclusions croissantes et toujours déjouées.

Mais on peut aussi accéder à l’infini, à un tout autre infini, bien plus grand, par soustraction des frontières, par la suppression des limites. On obtient alors tout, et quelque chose en plus, comme un esprit commun, qui va au delà de la continuité rétablie, et qui est de l’ordre de la communauté retrouvée, de la nourriture retrouvée pour l’exigence de justice sociale, du sens de la nature et des biens publics comme inappropriables, comme irréductibles à la propriété privée exclusive et privative. S’ouvre alors l’infini d’Anaximandre, de Parménide et d’Héraclite, qui exposèrent l’immense, mais plus encore celui de Jésus, Nagarjuna et Rousseau, qui l’exposèrent aux peuples comme un devoir. Combien d’hommes, combien de partageux comme les défricheurs niveleurs de Winstanley, ou les paysans sans terre du sous-commandant Marcos ont-ils écrit l’histoire lumineuse de cet infini entre tous le plus grand : l’illimité ?

La tâche de notre sous-commandant, il est vrai, était facilitée par sa langue : l’espagnol dispose en effet d’un mot pour dire « arracher les clôtures » : desalambrar. Le plus infini de tous les infinis, l’illimité, est un devoir. On rejoint, en un sens, Levinas, mais ici, ce n’est pas l’autre qui appelle et me rend sujet, c’est l’infini. Et son appel, l’illimité, est le devoir lui-même. Les territoires du vide, les sites métaphysiques, les paysages de l’infini, me montrent, avec la terre nue,  l’étendue sans limite de ma responsabilité.

Prenez une côte turque déchiquetée à souhait, les petits cubes blanchis d’une colonie grecque, comme ces îles que l’on pressent au loin dans la brume et la mer alanguie ; Comment dire en un mot tout cela ? Comment penser l’unité souterraine, souveraine de toutes ces choses écrasées de lumière ? Il faudrait déceler comme un fluide qui relierait toutes les choses, qui aurait avec chacune comme un bord commun, une chose immense et si plastique qu’elle ferait tout doucement le tour de chaque chose. Cette chose existe et partout on la voit sans la voir : c’est l’air, la découverte d’Anaximène.

La plasticité a-t-elle été entrevue six siècles avant notre ère ? Anaximène a-t-il aperçu dans l’air le plus immense, le plus souple, le plus mobile et polymorphe des objets plastiques ? Cet air ambiant, qui ourle toute chose et baigne tout contour, Anaximène l’a-t-il pensé comme l’envers du monde, comme le fond sans fin de toute perception, ou comme le visuel même qui arrondit tout le visible?

Jean-paul Galibert, incipit remanié de “ Naissance de la plasticité ? L’air d’Anaximène ”, in Plastir, texte en ligne.