Un petit extrait du dernier livre de Balaert, pour se plonger dans la perplexité :

«  - Voyez comment le théâtre vint à Nohant. C’était par une nuit comme celle-ci, fantastique et glacée. La famille joue, une charade, puis une autre, puis un pantomime et une saynète, pour s’amuser. Le temps passe sans qu’on s’en aperçoive. On se grime, on se déguise avec les tissus qu’on a sous la main. Le seul public est un petit chien, et le reflet des six personnes dans une glace…. Ça ne vous rappelle rien ?

La glace ! Le miroir ! Rappelez-vous cette scène que décrit Sand dans Histoire de ma vie, et que je vous ai racontée, tout à l’heure: la petite Aurore joue avec son lapin, devant une psyché qui lui renvoie leurs images, ce qui lui donne à penser qu’elle est double. »

Théâtre et miroirs sont des plans, bien sûr. Des plans de réalité. Mais des plans où d’autres plans se reflètent. Se réfléchissent. Se multiplient. L’infini ne s’étend pas, il rayonne. Le moindre double jeu articule des mondes. Toute relation, peut-être, est jeu d’image, reproduction, reflet. Maya disent les hindous, pour nommer la déesse de l’illusion ; mais son pouvoir sans limite n’est pas dans la fausseté : il est dans le lacis, dans le labyrinthe infini où les reflets s’enchevêtrent. J’ai bien peur qu’il faille voir ainsi n’importe quel monde, à commencer par nous-mêmes.

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Ma philosophie est comme un dé dont voici les six faces :

Tout est un                             (c’est le principe du RIEN)

Le mal est destruction            (c’est le principe du NEANT)

L’être est utopie                     (c’est le principe de l’ETRE)

Chaque chose est imaginaire  (c’est le principe du MONDE)

Tout  est réel                          (c’est le principe du REEL)

Tout est possible                    (c’est le principe du JEU)

Ce cube se lance à propos de chaque chose comme un dé :

chaque face à son tour peut devenir  le principe de base

et chaque autre suggérer sa propre piste à la pensée.

Toutes sont des questions qui permettent d’explorer

comme autant de facettes,  les possibles d’une chose.

Tout, partout, joue à troubler les genres et les frontières, à franchir les limites, à mêler les contraires. Lorsqu’on voit se confondre animal et machine, beau et laid, catalogue et magazine, publicité et information, l’idée vient qu’il existe des objets entre les essences, des indécis. Ainsi la marque n’est pas un objet, pas un produit, pas un dieu : elle traverse tout cela ; elle est un trans-objet. Ses pratiquants ne s’adonnent pas plus à une entreprise qu’à une religion ou à un groupe d’opinion. Objets indécis, dont la nature semble précisément de périmer les frontières entre les anciennes natures.

Les images sont-elles des trans-objets ? L’image vient du miroir ou du lac. Marx disait « le corps de A est le miroir de la valeur de B ». Le miroir, comme le lac, accueille toute forme sans s’en laisser imposer aucune. Ils sont ces lieux informes, ces plans neutres ou l’image rebondit. L’écran est sans image. Ce qui contient tout n’est rien, sinon quelque pure possibilité quasiment sans limite.

Existe-t-il des objets dont la nature serait la fusion de deux autres ? Des coulis de nature. Des invasions, des confusions. Coûter aussi peu que l’un, rapporter autant que l’autre. Peut-il y avoir rentabilité sans cette duplicité, cette conature ? Tout objet rentable est nécessairement à la fois deux autres, dont il n’est pas plus l’un que l’autre, étant tout entier jeu sur leur différence. Voilà les nouveaux objets : des jeux sur des différences : tout écart peut être l’occasion d’un prélèvement de la différence.

L’idée d’un lien direct possible entre l’hypercapitalisme, le point de vue ludique et le rien: définir le jeu comme un rien rentable. Le rien était défini comme existence et non existence. Il permet dés lors à un bon joueur de cumuler les avantages de l’existence et de la non existence, pour peu qu’un autre, le perdant, cumule les inconvénients des deux états. Jouer gagnant, c’est cumuler les avantages de deux états contraires, jouer perdant, c’est à l’inverse en cumuler les incommodités.

Comment exister, si rien n’existe ? Quel espace rallier en dehors de l’espace ? Pour exister dans le vide de l’espace, il suffit d’être le temps.

L’espace n’est rien. L’espace est le rien, car il est presque infiniment vide. Toute l’existence est donc dans le presque, dans l’anomalie, l’erreur d’exister. Car l’existence est une erreur du vide, comme une étoile, dans le noir infini de nos nuits.

L’existence est une série de points dans l’espace : ils n’occupent pas l’espace, ils ne sont pas spatiaux, ils sont temporels. L’existence est un nuage, un jeu d’instants. Sensations, souvenirs, tons, vécus, regards, ambiances. Chacun de ces points est un monde, et chacun de nous, une fédération de mondes. Je ne suis rien qu’un jeu d’instants.

C’est ainsi que nous sommes le temps. Cette existence nous allie aux choses, car nous les sommes. Les choses sont le temps de les faire, de les vivre. Scintillances, miroitements. L’existence est la lumière du temps.

Créer serait devenir style.

14 décembre 2011

L’œuvre, pour être œuvre, doit être dans ses moindres parties, analogue à la vie. Une phrase d’écrivain est une vie, et sa chute une mort. Elle se doit d’être, comme elle, imprévisible et inévitable, en un mot, fatale. Ou lapidaire, comme la pierre qui, en plein vol, se sait lancée.

Le style est le dénuement de la création. Son prime ralliement au réel, qui la rend capable de faire du réel dans le réel. Pour ainsi dire, mieux que lui. Le style trouble les mots et troue le monde, car c’est en les traversant sans égard qu’il impose l’être au réel, et inflige le réel au langage. C’est donc lui qui permet à la création d’avoir son être dans le réel, c’est-à-dire d’exister.

Le style, c’est le réel qui s’ajoute à la pensée pure. Le réel qui se produit en elle et l’empêche à jamais de ne se produire qu’en elle. Le réel qui entre dans la pensée en sorte que la pensée sorte de la pensée. Le style est ce qui sauve la pensée d’elle même. Car la pensée, par elle-même, ne peut qu’être, ni plus ni moins. Or il ne suffit pas d’être pour exister. Ni même d’avoir conscience d’être. Car, lorsque je suis, si conscient que j’en puisse être, je ne suis jamais qu’un être. Je pense prouve seulement que je suis, nullement que j’existe, puisque la pensée pure suffit à me donner l’impalpable évidence de mon être, sans rien pouvoir lui ajouter de réel.