Lorsque le capital privé, au lieu de financer comme un luxe son autoreprésentation, achète les médias pour assurer la promotion de ses marchandises, il accumule une puissance financière distincte, capable d’employer artistes, figurants, jusqu’aux stars. Ce monde en miroir de la culture, volontiers critique, est donc d’emblée en porte à faux.
Les artistes, comme les patrons de la nouvelle économie, pourraient ne plus être que des relais, des rouages, dans une auto-exploitation du travail imaginaire du consommateur. L’aspect critique et novateur de leur travail serait alors requis pour assurer la crédibilité de l’ensemble, le réalisme et le renouvellement des icones, images et portraits.
Les créateurs et artisans du spectacle, artistes, chercheurs, artisans, journalistes, bloggeurs travailleurs de tout ce qui se visite, s’écoute et se montre, forment alors la classe productive de la nouvelle économie du travail imaginaire, comme le prolétariat de Marx formait la classe productrice de l’ancienne économie matérielle.
Lorsqu’elle sera pleinement consciente de son rôle nouveau et fondamental, la classe créatrice pourra s’autonomiser ; et jouer, sans révolution ni prise de pouvoir, mais en vertu du simple effet moteur et inducteur de son travail propre, un rôle libérateur, multi-inducteur, d’ouverture des possibles.
Un nouvel ordre social devient possible, fondé sur la critique et sur la création.
Le théâtre de l’infini_____ (Lire Balaert)
8 mai 2012
Un petit extrait du dernier livre de Balaert, pour se plonger dans la perplexité :
« - Voyez comment le théâtre vint à Nohant. C’était par une nuit comme celle-ci, fantastique et glacée. La famille joue, une charade, puis une autre, puis un pantomime et une saynète, pour s’amuser. Le temps passe sans qu’on s’en aperçoive. On se grime, on se déguise avec les tissus qu’on a sous la main. Le seul public est un petit chien, et le reflet des six personnes dans une glace…. Ça ne vous rappelle rien ?
La glace ! Le miroir ! Rappelez-vous cette scène que décrit Sand dans Histoire de ma vie, et que je vous ai racontée, tout à l’heure: la petite Aurore joue avec son lapin, devant une psyché qui lui renvoie leurs images, ce qui lui donne à penser qu’elle est double. »
Théâtre et miroirs sont des plans, bien sûr. Des plans de réalité. Mais des plans où d’autres plans se reflètent. Se réfléchissent. Se multiplient. L’infini ne s’étend pas, il rayonne. Le moindre double jeu articule des mondes. Toute relation, peut-être, est jeu d’image, reproduction, reflet. Maya disent les hindous, pour nommer la déesse de l’illusion ; mais son pouvoir sans limite n’est pas dans la fausseté : il est dans le lacis, dans le labyrinthe infini où les reflets s’enchevêtrent. J’ai bien peur qu’il faille voir ainsi n’importe quel monde, à commencer par nous-mêmes.
INEXISTENCE 2 : Il n’y aurait plus d’objet.
27 février 2012
La chose est livrée par segment : ce sont ces doses à jamais incomplètes que nous nommons des objets. Ce sont des doses de choses.
Il n’y aurait que des doses par unité de temps, des parts-temps, des partants. Notre âge serait celui de la partance. Nos objets seraient des partants.
Car lorsque tout est temps, tout s’échange en permanence, mais sous la loi d’airain d’une ponction perpétuelle. Ma vie perd ses instants. Tout tend à se réduire au plus spectaculaire, qui est en même temps le plus rentable : le temps que je passe à imaginer devant mes écrans.
Nous nous abonnons aux choses. L’objet devient le numéro d’une série, à jamais incomplète, puisque sa seule fonction est, comme ferait une armée, d’occuper mon temps. Comme Atlas, je porte sur mon dos le monde imaginaire. Mais je dois aussi le payer de mon temps. Payer les objets et les objets de mes objets. Payer plusieurs fois l’appareil par achats de piles plus coûteuses que l’appareil. Miracles des consommables : rendre la marchandise consommatrice d’autres marchandises. L’homme pourrait travailler pour que les marchandises consomment.
Et si le monde était déjà parti ?
SOMMES-NOUS DEJA IMAGINAIRES ? (Lire Balaert 1)
9 octobre 2011
Sommes-nous encore réels, ou déjà imaginaires, avec la part croissante de nos vies occupée par nos activités virtuelles ? Je viens de trouver une réponse originale dans Pseudo, le dernier roman d’Ella Balaert, un roman épistolaire d’aujourd’hui, entièrement par mail, et tout foisonnant de masques, leurres et autres manipulations.
Pour s’amuser à séduire un homme, trois femmes tour à tour lui écrivent sous le même nom d’emprunt : « Eva ». Mais lorsqu’Ulysse correspond avec Eva, seule réelle pour lui, sans se douter de l’existence des trois amies, n’est-ce pas le personnage qui est réel, et ses trois auteurs, virtuels ?
Sur le réseau qui nous sert de caverne, et où les autres projettent leurs ombres, notre image exposée n’est-elle pas plus réelle que notre corps invisible? Le personnage virtuel pour lequel je me prends, et pour lequel je suis pris, est désormais plus réel que chacun de mes rôles. Nous n’avons pas attendu Internet pour avoir pour intimité un roman personnel, mais aujourd’hui nous nous le publions, comme si l’image était notre dernière chance d’exister. Or c’est précisément cela : l’imaginaire est désormais notre seule réalité.
Sans doute fallait-il une écriture délibérément baroque pour dire, sous nos jeux de masques vénitiens, notre évanescence numérique.
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