Les marques existent-elles?
11 mai 2012
Nul ne peut boire d’eau d’Evian. Point de doute pourtant que la bouteille ne soit pleine d’eau, et qu’elle ne soit toute d’Evian. Hélas, tant qu’il demeure intact, ce bloc de pure transparence ne s’impose comme une évidence qu’en se dérobant à l’expérience. Certes, je peux fort bien jouir de l’image, et demeurer à jamais hébété dans la contemplation de la marchandise inentamée, mais non pas boire sans retirer l’eau de la bouteille. Fatale séparation : l’eau bénie n’est jamais qu’un peu d’eau, tandis que la bouteille vide ne forme plus qu’un déchet. Hélas sur l’eau n’est pas écrit Evian, tandis que l’on ne peut boire plastique et étiquette. En vain les producteurs d’agrumes, pour suggérer quelque surplus de qualité, emballent-ils séparément chacune de leurs oranges: ils échouent à mettre leur logo sur chacune de nos bouchées. La simple ouverture de l’emballage tue la chose : d’un côté la matière et de l’autre le nom. Je ne puis consommer heureux qu’en fantasmant leur lien, quitte à digérer la matière au milieu des déchets.
Le théâtre de l’infini_____ (Lire Balaert)
8 mai 2012
Un petit extrait du dernier livre de Balaert, pour se plonger dans la perplexité :
« - Voyez comment le théâtre vint à Nohant. C’était par une nuit comme celle-ci, fantastique et glacée. La famille joue, une charade, puis une autre, puis un pantomime et une saynète, pour s’amuser. Le temps passe sans qu’on s’en aperçoive. On se grime, on se déguise avec les tissus qu’on a sous la main. Le seul public est un petit chien, et le reflet des six personnes dans une glace…. Ça ne vous rappelle rien ?
La glace ! Le miroir ! Rappelez-vous cette scène que décrit Sand dans Histoire de ma vie, et que je vous ai racontée, tout à l’heure: la petite Aurore joue avec son lapin, devant une psyché qui lui renvoie leurs images, ce qui lui donne à penser qu’elle est double. »
Théâtre et miroirs sont des plans, bien sûr. Des plans de réalité. Mais des plans où d’autres plans se reflètent. Se réfléchissent. Se multiplient. L’infini ne s’étend pas, il rayonne. Le moindre double jeu articule des mondes. Toute relation, peut-être, est jeu d’image, reproduction, reflet. Maya disent les hindous, pour nommer la déesse de l’illusion ; mais son pouvoir sans limite n’est pas dans la fausseté : il est dans le lacis, dans le labyrinthe infini où les reflets s’enchevêtrent. J’ai bien peur qu’il faille voir ainsi n’importe quel monde, à commencer par nous-mêmes.
LA FEMME EST-ELLE UNE ARME DES FEMMES ?_______(Lire Balaert 3)
16 octobre 2011
Nietzsche compare la femme à un oignon : si on lui demande la vérité, elle minaude, se fait prier et finit par enlever une de ses nombreuses pelures. Qu’y a-t-il au centre de l’oignon ? Un mystère ? Un secret ? Rien, peut-être, nous ne pouvons savoir, dit-il, parce que nous ne savons pas ce que les femmes se disent entre elles. Mais une femme, Ella Balaert, pour écrire Pseudo, a été obligée de lever un coin du voile, car elle nous montre trois femmes qui parlent entre elles pour inventer une femme, afin de séduire un Monsieur par mail. Nous avons donc les minutes de leurs discussions stratégiques, entres femmes, pour jouer La femme.
Car si la femme n’existe pas, comme nous le savons depuis Lacan, cela empêche-t-il de la créer, puis de la jouer, comme font les femmes ? Mais si les hommes croient en La femme, tandis que les femmes en jouent, La femme est une arme, une des seules peut-être, mais non des moindres, de ce sexe que l’on a longtemps dit beau et faible. L’ « éternel féminin », « l’ingénuité », « la femme fatale », « la sincérité », tous ces mythes sont-il autant de « coups » des femmes ?
Voici, pour en juger, trois petites phrases de Pseudo. Dans les deux premières, les femmes parlent entre elles, dans la troisième, c’est Eva qui parle, la femme fictive qu’elles jouent tour à tour.
« Tu veux qu’on la joue éternel féminin ? »
« S’il te plaît, ne nous fais pas le coup de la sincérité. Qui suis-je au fond, le sais-je moi-même etc. Non, par pitié ! »
« Je ne suis pas la femme mystérieuse que vous dîtes. Je suis une petite personne tout simple.»
En savoir plus sur Ella Balaert:
http://ellabalaert.wordpress.com/ http://fr-fr.facebook.com/people/Ella-Balaert/
Faut-il rêver du bonheur?
8 mai 2011
Loin de nous un bonheur en image. Plutôt un malheur réel qu’un bonheur factice. Nous ne voulons plus ce qui nous plait. Nous exigeons des corps sans séduction. Nous vous laissons à jamais la beauté des choses. Nous nous contenterons d’être réels.
Le capitalisme ne se supprime pas, il se débranche. Il suffit que nous cessions d’en être conducteurs. Devenons peu à peu semi conducteurs, afin, un beau jour, de ne plus être conducteurs du tout. Soyons inertes à toute image. Allergique à tout argent. Rétif à tout échange. Veillons à gagner chaque fois tout ce que nous refusons de perdre. Exigeons toujours le beurre et l’argent du beurre, le fromage et le dessert, la proie et l’ombre. Renvoyons les billets, et profitons des choses.
Mettons enfin en berne le drapeau de l’imagination. Cessons d’être heureux en idée, en image, en projet. Cessons d’investir dans le bonheur. Emparons nous du réel dont on ne saurait nous priver. Osons nous contredire, et vivre dans le contradictoire. Allons là où nous sommes, au seul endroit où il ne peut y avoir d’échec. Rien de réel n’est décevant puisque seule déçoit l’illusion. Nous n’aurons rien, peut-être, mais ce rien nous sera tout s’il est tout ce qui est. Jamais la peur du rien ne nous dissuadera d’exister.