Que sera l’Europe dans le monde qui vient ? Avons-nous encore pour elle quelque ambition, quelque espoir, ou même le moindre désir ? Non pas comment la faire, mais pourquoi ? De quel droit ? De quoi vivra-t-elle, à quoi servira-t-elle ? Aura-telle quelque fonction pour justifier, avec son passé prédateur, l’impudente richesse qui en résulte ?

Dès lors qu’elle ne produit plus de marchandises indispensables, sera-t-elle une banque, un marché, un poste de commandement, ou quelque industrie  du tourisme et du spectacle ? Tout cela, sans doute, mais uniquement par le travail de notre imagination. Nous, consommateurs, producteurs, tous travailleurs de l’imaginaire, laisserons-nous l’hypercapitalisme des marques fonder sa rentabilité sans précédent sur l’exploitation de notre imagination, ou bien trouverons-nous l’énergie de nous démarquer, de diriger nous-mêmes notre imagination ?

Mais nous, les imaginaires, quelle autre réalité pourrions-nous avoir que le peuple des possibles ? L’Europe désormais ne peut avoir de sens que par la création, un mouvement de libération des possibles qui affleurent dans le peuple des créateurs. Ou bien les anonymes se réveilleront, se révèleront gisements d’avenirs, en devenant capable de rire, d’alliance, de connivence intempestive, ou bien l’Europe disparaîtra, en croulant sous le poids de son injustice et de notre épuisement.

Créer, déployer, ouvrir grand l’algue des possibles, ou mourir à juste titre. L’incertain, ou la fatigue. Nul ne sait ce que nous choisirons.

Lorsque le capital privé, au lieu de financer comme un luxe son autoreprésentation, achète les médias pour assurer la promotion de ses marchandises, il accumule une puissance financière distincte, capable d’employer artistes, figurants, jusqu’aux stars. Ce monde en miroir de la culture, volontiers critique, est donc d’emblée en porte à faux.

Les artistes, comme les patrons de la nouvelle économie, pourraient ne plus être que des relais, des rouages, dans une auto-exploitation du travail imaginaire du consommateur. L’aspect critique et novateur de leur travail serait alors requis pour assurer la crédibilité de l’ensemble, le réalisme et le renouvellement des icones, images et portraits.

Les créateurs et artisans du spectacle, artistes, chercheurs, artisans, journalistes, bloggeurs  travailleurs de tout ce qui se visite, s’écoute et se montre, forment alors la classe productive de la nouvelle économie du travail imaginaire, comme le prolétariat de Marx formait la classe productrice de l’ancienne économie matérielle.

Lorsqu’elle sera pleinement consciente de son rôle nouveau et fondamental, la classe créatrice pourra s’autonomiser ; et jouer, sans révolution ni prise de pouvoir, mais en vertu du simple effet moteur et inducteur de son travail propre, un rôle libérateur, multi-inducteur, d’ouverture des possibles.

Un nouvel ordre social devient possible, fondé sur la critique et sur la création.

 

Nul ne peut boire d’eau d’Evian. Point de doute pourtant que la bouteille ne soit pleine d’eau, et qu’elle ne soit toute d’Evian. Hélas, tant qu’il demeure intact, ce bloc de pure transparence ne s’impose comme une évidence qu’en se dérobant à l’expérience. Certes, je peux fort bien jouir de l’image, et demeurer à jamais hébété dans la contemplation de la marchandise inentamée, mais non pas boire sans retirer l’eau de la bouteille. Fatale séparation : l’eau bénie n’est jamais qu’un peu d’eau, tandis que la bouteille vide ne forme plus qu’un déchet. Hélas sur l’eau n’est pas écrit Evian, tandis que l’on ne peut boire plastique et étiquette. En vain les producteurs d’agrumes, pour suggérer quelque surplus de qualité, emballent-ils séparément chacune de leurs oranges: ils échouent à mettre leur logo sur chacune de nos bouchées. La simple ouverture de l’emballage tue la chose : d’un côté la matière et de l’autre le nom. Je ne puis consommer heureux qu’en fantasmant leur lien, quitte à  digérer la matière au milieu des déchets.

“On peut diminuer indéfiniment la teneur d’être d’une marchandise tout en maintenant sa valeur pour peu que la quantité de travail supprimée soit remplaçée par une quantité équivalente d’hypertravail”.

 Autrement dit, une marchandise soigneusement évidée équivaut exactement à une marchandise pleine pour peu que je la remplisse par mon imagination.

L’hypercapitalisme a multiplié les modes d’obtention du rien, comme autant de manières d’amenuiser la chose et de me faire payer le rien que je remplis moi-même au prix de la marchandise.

Il pratique par exemple l’antivolume et l’antipoids, qui mesurent la partie d’emballage qui est vide de produit;

l’antiteneur, suivant laquelle une partie du produit est remplacée par un ersatz moins coûteux, ou un produit tout autre;

l’antiprix, par lequel il intègre dans le prix la valeur de tout autre chose, comme une taxe ou un impôt.

Il pratique enfin l’antidurée. Les marchandises ayant une durée d’usage effectif de plus en plus courte, je ne les achète que parce que j’imagine une durée plus longue. L’antidurée est ce temps supplémentaire, que je paye au prix de la marchandise, durant lequel elle sera périmée.

J’ai proposé de nommer ces parties vides de l’objet des contre-parties, ce qui dit à la fois leur nullité et leur stricte équivalence au travail imaginaire qu’elles me font fournir et payer. L’ensemble des contre-parties constitue l’anti-objet, dont la croissance insidieuse vide peu à peu, avec nos marchandises, nos bourses et notre temps de loisir.

Que signifie la prolifération du gratuit ? Rien moins, peut-être que la disparition du salariat, et son remplacement par une obéissance éperdue, toujours désireuse de payer pour travailler, et de donner contre rien son existence entière.

Que peut-il y avoir de gratuit, dans un monde où les choses n’existent que si elles se vendent ? Des ordres. La publicité est un ordre,  et les ordres, cela se donne. Je donne un ordre, et l’autre donne son travail : voilà l’échange réel. Le salariat, lorsqu’il se rajoute, n’est qu’un dédommagement, par lequel je mets gracieusement à la disposition de celui qui travaille pour moi l’ensemble des moyens nécessaires à la poursuite de son travail. Mais en cas de force majeure, comme on voit à l’armée, point besoin de salaire. Qui verserait un salaire aux détenus d’un camp ? Le salaire est un don gracieux supplémentaire, due à la pure et simple générosité du patron. Un don supplémentaire, inutile et injuste, puisque l’ordre donné comme un cadeau aurait fort bien pu suffire à obliger l’employé à restituer une valeur équivalente sous forme d’obéissance, et de travail zélé.

Si je verse en plus un salaire, je laisse croire au travailleur qu’il mérite ce salaire par son travail, au risque d’ouvrir de sempiternelles discussions oiseuses et fâcheuses, par lesquelles il tentera inévitablement d’augmenter son salaire, de diminuer son travail, et de toujours proportionner son obéissance à la quantité d’argent que je lui donne. Les hommes obéissent moins volontiers, mais beaucoup plus vite et complètement, à celui qui ne donne que l’ordre, pour peu évidemment qu’une menace suffisamment crédible les conduise à obéir.

Pourquoi donc verser un salaire ? Seulement parce qu’on tuera plus volontiers un chef qu’un patron. Le chef me fait travailler contre rien, alors que le patron me dispense un salaire. Tuer un chef, c’est être libre, alors que tuer un patron, c’est perdre d’un coup tous ses revenus futurs. Il suit que l’on ne verse jamais un salaire pour rémunérer un travail, mais toujours pour prévenir un meurtre. Le salaire est une assurance sur la vie. Le patron paye, à chaque échéance, non pas tel ou tel travail effectué, mais l’absence de révolte de ses salariés.

Donc, il y aurait deux échanges : dans le premier, j’échange un ordre contre un travail, et dans le second, un salaire contre une résignation. Sommes-nous payés pour notre travail, ou seulement pour ne pas nous révolter. Tout salarié serai-il un vendu ?

Mais alors, il est alarmant que la gratuité se développe ; car cela veut dire, ou bien que le travail forcé se développe en flèche, ou bien que la faveur pour le travail, l’obéissance et la résignation sont telles qu’il n’est même plus besoin de payer pour l’obtenir. En fait, hélas, c’est un peu les deux : la force qui me pousse à l’assentiment est mon propre plaisir, pris au travail comme au spectacle, et finalement au travail si intégré et si plaisant qu’il est devenu spectacle.

Le gratuit, c’est l’ordre si intime qu’on jouit. L’exécuter est un plaisir, le premier des besoins de celui qui l’entend. Je suis volontaire pour un travail payant. J’attends les ordres, je les devance. Je les bénis par provision. J’aime les chefs new look, les stars, ceux qui n’ont qu’à plaire pour commander. Au lieu de réclamer paiement, je suis prêt à payer pour les servir. Je leur tends mon existence entière, en priant pour qu’ils veuillent bien simplement la prendre.

Souverainement libérale, la société en vigueur me laisse choisir librement le meilleur des suicides possibles. Ou bien j’accepte les objets qui me sont présentés, et même offerts, et je fais don de mon existence entière en me consacrant exclusivement au spectacle du monde, ou bien je refuse ce rôle au point de refuser toute place dans le monde. Autant dire que je décide de mourir.

A chacun son suicide. Notons bien qu’aucune pression n’est faite pour que nous choisissions l’une ou l’autre des deux formes du suicide : chacun se tue comme il l’entend. A petit feu ou tout d’un coup. C’est à ce genre d’élégance peine de tact, de charme discret, et de respect scrupuleux des libertés individuelles, que l’on mesure à quel point le contrat d’inexistence demeure profondément libéral.