Quelle est notre vraie famille ?
20 novembre 2011
Où est-elle, ma vraie famille, et qui en fait partie ? Qui est ma mère et laquelle est-ce, au fond? Au-delà des habitudes, au-delà des évidences, combien avons-nous de frères ? Car enfin avons-nous une mère ou plusieurs mères ?
Notre mère semble la cause, presque unique, de notre existence, dont le père ne serait qu’une cause symbolique, puisqu’elle a fait le travail de notre existence. Mais était-elle seule ? Combien étaient-elles ? Qu’aurait créé ma mère, en me mettant au monde, sans le concours, toujours précédent, toujours nourricier, de mes deux autres mères, de nos deux mères à tous, qui sont la terre et la langue ? Que m’aurait-elle donné à manger, que m’aurait-elle donné à dire ? Nul homme n’aurait pu exister sans le concours, l’alliance de ses trois mères.
Que la terre soit mère, tous les peuples l’on dit, l’ont narré, l’ont écrit dès qu’ils ont pu le faire, et ce qui le leur a permis, c’est la langue. Or cette origine, double et si commune, change tout, car si tous les hommes ont trois mères, la leur, la terre et la langue, ils sont tous frères.
Et n’opposons pas trop vite la terre qui unit aux langues qui séparent, car toutes les langues sont filles les unes des autres. Dieu lui-même ne peut rien contre Babel, la terre qui monte au ciel. Car tous les mots d’une langue remontent, de proche en proche, à des mots d’autres langues.
Et parmi eux, notre famille : nos noms, nos prénoms, nos surnoms, qui sont des mots comme les autres. Tous les noms propres, à l’origine, sont des noms communs. Toutes les familles du monde sont donc tressées ensemble avec toutes les familles de mots, toute la langue en un mot, ce trésor commun qui conserve à jamais l’adresse de chacun et la pensée de tous.
L’étymologie est donc la clef des généalogies : le sens est le secret de l’arbre. Le sens du sens, qui est un sens de la famille, un sens de l’origine, un sens commun. Car tout cela remonte nécessairement à la protolangue balbutiante des premiers humains de la terre. Voila pourquoi tous les mots, tous les hommes ont un air de famille.
On comprend mieux Platon. Car tous les mots peuvent être riches, et tous les hommes fiers d’avoir en eux, d’avoir entre eux, ce rien de lien dont Platon définissait ses Idées : un air de famille.
On comprend mieux Jésus refusant de voir sa famille, juste avant sa mort. L’espoir suppose parfois une leçon terrible. Aussi dure à donner qu’à recevoir.
Ma famille, c’est tous les hommes.
Portrait de l’indignation
3 novembre 2011
Pour dessiner l’indignation, six traits suffisent, essentiels, indissociables : l’indignation est générale, pacifique, égalitaire, populaire, invincible; en un mot, elle est de gauche.
L’indignation est générale, quasiment unanime, et comme adressée au genre humain en son entier. Le général est ce que nous avons en commun, ce qu’il faut étendre pour mieux vivre en paix: le général est généreux.
L’indignation est pacifique, sinon c’est de la révolte. La révolte s’honore de devenir minoritaire, puisqu’elle est fière de mourir pour sa cause. Toute révolte est toujours désespérée, c’est-à-dire sympathique et suicidaire. L’indignation doit donc rester pacifique pour rester générale.
L’indignation n’a pas de chef, car toutes les indignations qui la composent sont égales. On peut être plus révolté qu’un autre, mais non pas plus indigné.
L’indignation est populaire, car elle est l’acte de naissance du peuple. Un peuple, ce n’est jamais le corrélat d’un projet de domination, mais toujours le sujet d’une décision de libération. C’est toujours son indignation qui donne à un peuple sa constitution.
L’indignation est invincible, car un mouvement fondé et rationnel au point d’être général et pacifique ne saurait être vaincu. L’armée elle-même se disloquerait face à un peuple tout entier.
Toute la droite est dans le mépris, toute la gauche est dans l’indignation. Evidemment, un homme de gauche peut mépriser, ou un homme de droite s’indigner : mais ils changent de camp à l’instant même.
L’humanisme radical: voilà l’utopie!
25 mai 2011
L’utopie n’est donc en son principe qu’un humanisme radical, qui préfère toujours l’homme a tout le reste, assume les hommes tels qu’ils sont, et pousse à ce qu’ils puisse être tout ce qu’ils peuvent être. L’« homme » de l’humanisme est bien tous les hommes. Son postulat est que tous les hommes, quels qu’ils soient, quoi qu’ils fassent, demeurent toujours des hommes. A cet égard, tout doute, toute réticence, tout tri, toute préférence est racisme, même si elle vise des personnes qui se sont distinguées elles-mêmes par des crimes délibérés. Toutes les exceptions que l’on aurait envie de faire quant à la simple humanité de chaque homme concerneraient nécessairement des hommes dont on aurait envie de dire qu’ils ne sont pas des hommes. Or, telle est précisément la contradiction qui définit le racisme : certains hommes ne sont pas des hommes. L’utopie en est l’exact contraire : postulant l’humanité de tous les hommes, elle ne vise jamais que la réalisation complète de l’idée d’homme.
La liberté définit l’homme par une double égalité, car elle figure en chacun, comme une égalité des possibles, et entre eux, comme une réciprocité de ces égalités. Si les hommes sont libres, tous les possibles sont possibles, et tous les hommes égaux, du simple fait qu’ils sont hommes. L’utopie veut la différence, la liberté qui multiplie l’égalité. Car la liberté est la carte blanche où chacun, écrivant ce qu’il veut, diffère de plus en plus de chaque autre, le point depuis lequel chacun peut s’étendre dans les directions de son choix. Or cette infinie liberté de différer rend les hommes égaux, puisque la distance qui s’accroît entre ceux qui divergent en cultivant leur choix est strictement réciproque. L’égalité n’est pas la mesure exacte des portions congrues, mais la jouissance commune de différences réciproques et fécondes.
extrait de Invitations philosophiques à la pensée du rien, cité en bibliographie
Enrique Dussel, philosophe de la libération:
31 octobre 2010
“La philosophie ne pense pas la philosophie, quand elle est réellement philosophie, et non sophistique ou idéologie. Elle ne pense pas des textes philosophiques, et si elle doit le faire, c’est seulement comme propédeutique pédagogique, pour s’exercer aux catégories interprétatives. La philosophie pense le non-philosophique : la réalité. Mais parce qu’elle est réflexion sur sa propre réalité, elle part de ce qu’elle est déjà, de son propre monde, de son système, de sa spatialité. Ce qui est certain, c’est qu’il semblerait que la philosophie a toujours surgi de la périphérie, selon la nécessité de se penser elle même, par opposition au centre et à l’extériorité totale, ou simplement à l’avenir de la libération.
C’est depuis la périphérie politique, parce qu’ils étaient dominés et colonisés, depuis la périphérie économique, puisqu’ils étaient colons, depuis la périphérie géopolitique, puisqu’ils dépendaient des armées du centre que la pensée des présocratiques apparut dans l’actuelle Turquie, ou au sud de l’Italie, et non en Grèce. La pensée médiévale émerge des frontières de l’empire. Les pères grecs sont périphériques, tout comme les latins. Dans la Renaissance carolingienne, la rénovation provient de la périphérique Irlande. C’est de la périphérique France que surgit un Descartes, et de la lointaine Königsberg que se dresse un Kant. Les hommes du lointain, ceux qui ouvrent une perspective depuis la frontière jusqu’au centre, ceux qui doivent se définir devant l’homme déjà fait et devant ses frères barbares, nouveaux, ceux qui attendent parce qu’ils sont déjà dehors, voilà les hommes qui ont l’esprit libre pour penser la réalité. Ils n’ont rien à cacher. Comment cacheraient-ils la domination qu’ils subissent ? Comment leur philosophie serait-elle une ontologie idéologique si leur praxis est une libération, face au centre qu’ils combattent ? L’intelligence philosophique n’est jamais si véridique, si limpide, si précise que quand elle part de l’oppression, et qu’elle n’a aucun privilège à défendre, puisqu’elle n’en a aucun.”
Enrique Dussel
Ce texte est extrait de Enrique Dussel, Filosofia de la liberacion (introduction), (nueva américa, Bogota, 1996). Il fait parti d’un texte plus long, traduit par Jean paul Galibert, paru en novembre 2010 dans Remue.net sous le titre de “Pensée de l’être et philosophie de la liberation”