La théorie des trajectoires
22 juin 2011
Imaginez que le bateau se grave dans la mer. Que chaque corps, à chaque instant, laisse sa trace dans l’espace. C’est très fascinant, une trajectoire. Cette idée de trace, cette image de filaments, de silhouette profilée qui serait laissée indéfiniment derrière l’objet qui passe. Une sorte de sillage permanent, qui finirait par former des noeuds, des boucles, des cordes. Tout un entrelacs d’endroits où nous sommes passés. Quelle est la vie que dessine notre trajectoire ? Est-elle sage et régulière, comme une couture perpétuelle, ou aussi emmêlée qu’un fil jeté au hasard ? Est-elle pleine de sens, comme le tracé de l’écriture, ou comme un gribouillis sensible à tous les attracteurs étranges ?
Tout cela à la fois, sans doute, car le premier effet de la trajectoire est d’inverser l’espace temps. A première vue, la trajectoire suppose l’espace et le temps. A deuxième vue, c’est l’inverse : il faut redéfinir l’espace et le temps à partir de la trajectoire, parce que ce qui compte, c’est la trajectoire, car elle est notre histoire. Notre historique, presque, comme dans ces consultations Internet où l’historique conserve l’ordre des pages que nous avons visitées. Traces perpétuelles qui nous résument. Que sommes-nous d’autre que la série des places que nous avons occupées, la série des postures que nous avons prises, la série des phrases que nous avons dites, des images que nous avons vues, la série des propos que nous avons entendus ? Ma trajectoire est un nouvel espace-temps, également capable de situer tous les autres.
Texte paru dans: Jean Paul Galibert, L’idée de ludique, Publie.net, cité en bibliographie
Comment dire l’expérience la plus concrète ?
31 mars 2011
Une réalité donnée impose-t-elle à la pensée un train spécifique ? Comment penser ce que le réel le plus cru fait à la pensée la plus vive ? Car penserait-on vraiment si la pensée n’épousait grain à grain la texture des choses qui font face ? Peut-on penser sans subir le rythme et la mélodie de la chose qu’on pense ? Mais comment dire à la fois ce bourgeonnement sans fin des pensées, et ce fourmillement des détails de la chose, avec pour les relier ce croissant labyrinthe de bifurcations et de connexions ? La ludique propose de nommer algue cette prolifération interne des trajectoires, qui les déborde en une croissance indéfinie. Une algue est un phénomène, où le réel et la pensée ne se distinguent plus vraiment. Elle rêve d’une algologie capable de tenir les promesses initiales de la phénoménologie.
publié dans L’idée de ludique, publie.net
Philosophie du flux
30 novembre 2010
On entre dans l’hypermonde lorsque l’objet disparaît, remplacé par le flux. La destruction, si intense soit elle, n’est jamais qu’une production de résidus de la destruction.
L’hypermonde, en toutes choses, préfère le flux.
Le flux est la série des changes. L’objet y passe du statut de substance à celui d’évanescence.
Les flux, toujours plus gros de nos péages, réussissent toujours à circuler : les objets seuls échouent entre nos mains.
(Extraits de : Jean-Paul Galibert, Invitations philosophiques à la pensée du rien, Léo Scheer, 2004).