Qu’est-ce qu’une ligne ?
13 mai 2012
Il y a marcher, voyager, mais aussi tracer, écrire. On peut parler, penser ou encore avancer. Mais toujours, toujours en traçant ou en suivant une ligne. Route, piste ou chemin; démarche, projet ou création; vers, phrase ou formule; espoir, idéal ou utopie : toujours on suit sa trajectoire. Mais qu’est-ce qu’une ligne ? Quel est cet appel de l’infini ? Quelle est cette disposition, cette composition qui se produit dans le monde du simple fait qu’une ligne s’élance?
Toute ligne est un cube, car une ligne n’a pas deux mais six côtés. Une ligne, cela sépare deux moitiés, deux pans symétriques dans l’infini qui est continu : ce sont les bords. Mais la ligne va d’un point à un autre, fussent-ils à l’infini, ce sont les fins, comme l’origine, ou la destination. Et enfin la ligne suppose un fond préalable, quelle scinde et oriente, et permet de multiples jeux de transferts et de relations, d’échanges et de passages. Ainsi toute ligne a deux bords, deux fins et deux fonds.
La ligne inaugurale est celle du langage, forcément aligné dans le fil de la parole et l’avancée de la pensée. Dès qu’il existe, le langage sépare le réel, tel qu’il serait sans lui et le monde, qui s’observe grâce à lui. Ce sont les deux bords de la ligne. Mais la ligne du langage nous oriente, conformément à un projet, à ce qui doit être, l’être et contrairement à un rejet, celui du néant. Enfin, nécessairement, ce découpage suppose un fond préalable, infini et indécis, que nous nommerons le rien, et permet une infinité de liens et de traverses, de mutations et permutations, de change et d’échanges que nous nommerons le jeu.
Comme toute phrase, toute ligne est donc à six faces ou à six phases, comme un cube, ou un dé. Toute avance, toute phrase, toute ligne est l’ouverture de six possibles. Jet de dé. Totalité, tonalités. Si je pense, je peux toujours observer ou imaginer, désirer ou fuir, me fondre ou jouer. Ainsi, dès qu’on parle, tout est possible : aussi bien le réel que le monde, l’être que le néant, le rien que le jeu. Dès qu’on la trace, la ligne du langage produit une égalité des possibles qui est indissociablement hasard et choix, ces deux faces inconfortables de la notre liberté.
INEXISTENCE 4: l’évidance
4 mars 2012
Chaque jour de travail évide hommes et choses. Toute existence se voit taraudée par une patiente évidance. Produire, c’est évider. Comme ce qu’une chose est censée être coûte toujours trop cher, toute marchandise est coupée, comme un vin. Dans sa composition, tout le coûteux est peu à peu remplacé par un ersatz, vaguement équivalent et autrement plus compétitif. Mieux : si la quantité baisse encore, le consommateur remplira la partie vide de l’emballage par un travail supplémentaire de l’imagination. Nous sommes même prévenus, par une date de péremption, que notre marchandise cessera officiellement d’exister à très bref délai. A nous donc de la détruire rapidement, et de jeter l’emballage. Est-il vraiment dans tout cela question d’existence ?
Comment philosopher par temps d’inexistence?
23 novembre 2011
“Pourquoi la philosophie a-t-elle tant de mal à penser ce temps ? Parce qu’elle s’est toujours définie comme pensée de l’être, et que ce temps est justement celui où l’être n’a plus cours.
Parménide a institué la philosophie en la sommant de choisir entre deux voies. La première voie, prescrite comme nécessaire, consiste à poser en principe que l’être est, tandis que le non être n’est pas ; puis à considérer comme impossible que l’être ne soit pas, ou que le non être soit, pour enfin conclure qu’en dehors de l’être, il n’y a rien. La seconde voie, proscrite comme absurde, consisterait à poser l’inverse : que l’être n’est pas, tandis que le non-être est, quitte à assumer que l’impossible soit non seulement possible, mais réel, pour conclure que le rien existe, voire que le rien est tout ce qui existe. Toute la philosophie ou presque s’est engouffrée dans la première voie. Aristote a donné pour objet à la philosophie première l’être en tant qu’être, puis verrouillé l’interdit parménidien pour en faire le principe de contradiction, inscrit jusqu’à ce jour en principe de la raison elle-même. Le moyen âge a profité de cette auto affirmation de l’être pour le placer en Dieu, et en prouver l’existence. Descartes l’a refondée, pour obtenir l’évidence du cogito, et l’éminence de Dieu. Spinoza l’a confirmée dans sa cause de soi, comme Hegel, à sa manière, dans son en soi pour soi. Heidegger n’avait plus qu’à relire.
Ce qui rend si difficile pour la philosophie de penser notre temps, c’est qu’il a pris l’autre voie. Notre temps a choisi la voie du rien. Le fait qu’il est inacceptable ne le perturbe en rien. Le fait que pour des millions d’hommes, l’existence elle même y est impossible n’y change décidément rien. Le fait qu’une chose n’existe pas n’empêche en rien certains de la vendre et les autres de s’en contenter. Rien, c’est ce que la plupart ont pour vivre, et ceux qui ont beaucoup plus n’ont guère davantage. Car n’avoir rien n’empêche nullement d’être fort bien exploité. C’est même la condition pour que s’accumule un capital dont ceux qui l’accaparent craignent eux-mêmes qu’il finisse par se réduire à ce qu’il est au fond : très exactement rien. L’humanité toute entière s’épuise pour gonfler une bulle spéculative.”
incipit de Jean paul galibert, Invitations philosophiques à la pensée du rien, ed. Léo Scheer, 2001